Pierre Sallot dit Casque de Fer Episode 4 : Le décès de sa fille Marguerite

Article paru dans La Petite Gironde Journal Républicain Quotidien Bordeaux 11 mars 1885

Découverte d’un Cadavre à Cenon.

A l’extrémité de la rue de la Benauge et au premier passage à niveau de la voie ferrée qui relie la gare du chemin de fer du Midi à celle du chemin de fer d’Orléans, se trouve le chemin de l’Eglise. Ce chemin longe, sur la partie gauche, la voie ferrée ; il est bordé par un fossé rempli d’eau, et dont la largeur varie de 1mètre 50 à 7 mètres.

Ce chemin forme la limite de la commune de Bordeaux d’une part, et celle de La Bastide de l’autre. C’est sur ce point que s’arrêtent fréquemment les bohémiens, saltimbanques, etc, qui voyagent dans ces véhicules délabres que traînent des chevaux étiques.

C’est sur le bord de ce chemin que le nommé Jean Zerby, âgé quarante-cinq ans, colporteur et chanteur ambulant, originaire d’Angers (Maine-et-Loire), avait arrêté, il y a deux ou trois jours, sa cabane roulante, attelée d’un vieux bourriquet aux flancs décharnés.

Hier, vers midi, Zerby se souvenant qu’il avait à Bordeaux, rue Vareilhes, une connaissance, la nommée Marguerite Soubier, âgée de vingt ans, se rendit à son domicile ; il frappa et Marguerite vint ouvrir la porte. Zerby offrit de payer un litre qui fut bientôt suivi d’un second. Puis, il invita la jeune femme à l’accompagner à sa voiture.

La proposition fut acceptée. Avant d’arriver à la barrière de la Benauge, le couple fit plusieurs haltes dans les débits, si bien que Zerby et sa compagne pouvaient â peine se traîner. Plusieurs cris, ainsi que l’a déclaré un passant, M. Vallet fils aîné, peintre,

148, rue du Patis-Gallien, la fille Soubier est tombée à genoux sur l’avenue Thiers.

Ce n’est que vers cinq heures environ que le couple aviné arriva au chemin de l’Eglise, où était le véhicule de Zerby.

Malgré son état d’ivresse, la fille Soubier demanda à boire. Zerby se rendit à l’auberge de l’Ecluse, à l’angle de la rue de la Benauge, et y prit deux litres de vin, qu’il apporta à son logis. Le liquide fut absorbé et le couple s’endormit.

Dans la soirée, vers dix heures et demie ou onze heures, un bohémien, dont la voiture était à quelques mètres seulement de celle de Zerby, entendit le bruit d’une dispute dans la maison roulante.

Il se leva, écouta quelques instants, et entendit distinctement ces mots : « Laissez-moi tranquille ! » Il n’y attacha pas d’autre importance et se recoucha.

Or, ce matin, vers six heures, un passant découvrait à trois cents mètres environ du véhicule de Zerby, dans le fossé qui borde le chemin de l’Eglise, le cadavre d’une femme, il continua sa route afin d’aviser les autorités locales de sa découverte.

Quelques instants plus tard Zerby, de son côté, se présentait au bureau de l’octroi de la barrière de la Benauge et informait I’employé, M. Cavarroc, qu’il venait d’apercevoir dans un fossé rempli d’eau le cadavre d’une femme.

M. Cavarroc se rendit avec Zerby à l’endroit indiqué. Le cadavre était tourné, la face dans l’eau, les bras à moitié allongés, les pieds et jambes nus. Il n’était vêtu que d’un jupon en calicot à raies noires et blanches et d’un caraco en laine noire.

M. Cavarroc avisa immédiatement, par le téléphone le poste de la Permanence de ce qu’il venait de voir ;

Vers huit heures, M. Jean Flamand, garde ligne de chemin de fer, et un autre employé relevèrent le cadavre et le placèrent sur le bord du fossé.

M. Gonthier, adjoint au maire de Cenon, assisté de M. le docteur Gautier, de La Bastide, avisé de cette découverte se rendit sur les lieux ; il informa le parquet et procéda aux premières constatations, de concert avec le brigadier de gendarmerie de Lormont, qu’on ou avait fait prévenir. Quant à Zerby, il était conduit à Bordeaux, au petit parquet, où il était interrogé par M. Bruno-Lacombe, substitut de M. le procureur de la République.

La mort de cette femme, qui avait été reconnue pour être Marguerite Soubier était-elle le résultat d’un suicide, d’un accident ou d’un crime ? C’est ce qu’on ignore encore à l’heure actuelle.

A deux heures, M. de Lioncourt juge d’instruction ; M. Lassent, substitut dé M. le procureur de la République ; M. Mâchât, commis-greffier, et M. le docteur Laforgue, médecin-légiste, se sont rendus chemin de l’Eglise où ils ont examiné l’état des lieux. En même temps qu’eux, arrivait, sous l’escorte du brigadier de gendarmerie Lièvre et du gendarme Boudet, Zerby, dont l’arrestation avait été ordonnée. Interrogé, Zerby a reconnu tous les faits que nous avons rapportés, il lorsque a raconté que la nuit dernière, vers onze heures et demie il s’était réveillé, il n’avait plus vu la fille Soubier à ses côtes, qu’il s’était levé, l’avait cherchée sur le chemin, et que ne la voyant pas (la nuit était très obscure), il était revenu se coucher dans sa charrette.

Il a ajouté que ce matin à son réveil, il avait recommencé ses recherches et qu’il était arrivé bientôt à l’endroit où il avait retrouvé le cadavre.

Zerby affirme que la fille Soubier était dans un état complet d’ivresse, il croit qu’elle est accidentellement tombée dans le fossé. Il affirme être complètement étranger à sa mort.

Dans la perquisition faite parmi les guenilles qui étaient dans la charrette de Zerby, on a retrouvé les souliers, les bas et la robe de la défunte. Zerby est, comme nous l’avons déjà dit, un homme de quarante-cinq ans ; il est vêtu de haillons ; il a un bras atrophié.

En montrant aux magistrats instructeurs les deux bouteilles qu’il avait vidées la veille, il s’aperçoit qu’il reste encore au fond de l’une d’elles un quart de verre de vin. Ne laissons rien perdre, dit-il, et il ingorgite les quelques gouttes de vin restant dans le flacon.

A quatre heures, le cadavre de la fille Soubier a été porté à la Morgue, où il a été soumis à l’examen de M. le docteur Lafargue. Avant de procéder à cette opération, trois voisines de la défunte sont venues reconnaître son identité.

Il résulte de l’autopsie, que le corps ne portait aucune trace de violence ; on remarque une légère ecchymose au genou droit provenant sans doute des chutes que la fille avait faites hier sur l’avenue Thiers.

L’estomac ne contenait aucune espèce d’aliment ; quelques gouttes seulement d’un liquide blanc, probablement l’eau absorbée dans la submersion qui, d’après l’autopsie, a été la cause de la mort. Les magistrats, de leur côté, ont continué leur enquête jusque vers six heures, et sont rentrés au parquet. Plusieurs témoins seront entendus demain, jusqu’à nouvel informé. Zerby sera maintenu en état d’arrestation, il a été écroué ce soir au fort du Hâ.

Pendant toute la journée, une foule considérable de curieux n’a cessé de stationner au passage à niveau du chemin de fer. L’attelage de Zerby a été mis en fourrière.

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Article paru dans La Petite Gironde Journal Républicain Quotidien Bordeaux 12 mars 1885

Le Cadavre de Cenon

Dans notre numéro d’hier, nous avons parlé de la découverte du cadavre d’une jeune fille de dix-neuf ans que nous avons appelée à tort Marguerite Soubier. En poursuivant l’enquête, on a appris que ce nom est celui de sa grand-mère maternelle.

La défunte se nomme Marguerite Sallot. Ce nom eut un certain retentissement en 1867 dans l’Ariège, dans tout le Midi de la France et jusqu’à Paris, au moment de l’Exposition. C’est celui de ce dentiste nomade connu sous les sobriquets de « Casque de Fer, de l’Homme à la Tête de Mort », etc.

Pierre Sallot fut traduit devant la cour d’assises de l’Ariège en 1867 comme complice d’un quadruple assassinat commis en février 1864 sur les personnes de Mr Bugad de Lassalle et du ses domestiques, au château de La-Bastide-Besplas. Jacques Latour, l’auteur principal, fut condamné à mort et exécuté à Foix ; Audouv, dit l’Hercule fut condamné à la peine des travaux forcés à perpétuité, et envoyé à Cayenne où il mourut deux ans après.

A fa fin de 1866, une instruction fut ouverte contre Pierre Sallot, qui en juillet 1867 (audiences des 22, 23, 24, 25), fut reconnu non coupable par le jury de l’Ariège et acquitté.

Marguerite Sallot était la fille de Casque de Fer, elle était né à Orthez (Basse-Pyrénées) vers 1865, et habitait avec sa tante (la soeur de son père), qui exerce la profession de portanière, une chambre rue Vareilhes 11, quartier Mériadeck.

Pierre Sallot exerce toujours sa profession de dentiste nomade ; il voyage avec sa femme dans une maison roulante.

Le 21 février dernier, il se trouvait à Saint-André de-Cubzac ; de là, il s’est rendu à Bourg, où il devait faire un séjour de quelque durée.

L’identité de la fille Marguerite Sallot et celle de sa famille a été parfaitement établie hier par M. Lièvre, brigadier de gendarmerie, et par le gendarme Boudet, qui, après avoir reconduit Jean Zerby, le chanteur ambulant, l’assassin supposé de Marguerite Sallot se sont rendus rue Vareilhes, 11, pour prendre quelques renseignements sur la fille Marguerite Sallot.

l.es deux gendarmes ont entendu trois témoins, à savoir :

1° Marie Farguet, rue Rougier, 41 a déclaré avoir lundi dernier dans le débit du sieur Chariot, rue Rougier, la fille Marguerite en compagnie du nommé Zerby, qui lui a dit tout haut qu’il venait la chercher pour voir ses parents, arrivés récemment à La Bastide.

2° Henri Caille, 15 ans, rue Lambert, 41 a vu Zerby et Marguerite buvant ensemble lundi dans la chambre de cette fille.

3° Marguerite Sallot, âgée de cinquante ans, portanière, rue Vareilhes, 11, a déclaré que lundi soir, vers neuf heures, en rentrant chez elle, on lui a appris qu’un individu coiffé d’un chapeau en feutre gris, et vêtu d’une grande blouse bleue presque en loques, était venu chercher sa nièce dans l’après-midi en lui donnant pour prétexte que ses parents venaient d’arriver à Bordeaux.

La femme Marguerite Sallot a remis au brigadier Lièvre une lettre écrite sur papier violet, datée de Saint-André de-Cubzac, le 25 février, qui lui avait été adressée par son frère. Cette lettre, dont nous respectons l’orthographe, est ainsi conçue :

Cher sœur et chère fille,
Je vous écrit ces quelque lignes pour vous donner de nos nouvelles. Tu me dira sur la prochaine lettre que tu m’enverra si le vieux c’est présenté pour rentré dans la famille. Il ne faut pas l’accepté. Je voudrais bien vous recommander d’aller le moins possible dans la cour de la bastide pour évités les mauvaise compagnie.
Je vous salue.
Sallot.
Réponse à Bourg poste restante de suite.

Cette lettre a été remise cette après-midi à M. de Lioncourt, juge d’instruction.

Parmi les témoins entendus cette après-midi par le magistrat instructeur, signalons l’Italien Jean Lobri dont la voiture se trouvait à côte de celle de Zerby.

Ce témoin affirme que ainsi que nous le disions hier, il s’est levé dans la nuit de mardi, vers onze heures et a entendu le bruit d’une altercation assez vive il ans la voiture de Zerby; mais, supposant que c’était une querelle de ménage, il s’est recouché.

Jean Zerbv, interrogé à son tour, nie absolument.

La tante de la défunte sera entendue vendredi prochain. Pierre Sallot est également cité, afin de savoir si dans sa lettre, en recommandant à sa fille « de ne pas accepter le vieux » il voulait désigner Zerby.

On lui demandera aussi dans quel but il lui faisait cette recommandation.

Acte de décès de Marguerite Sallot le 11 mars 1885 à Cenon

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