Voyage à l’intérieur de la « Petite Eglise »

Dans un coin du Bocage, les trois mille membres de la « Petite Église » conservent avec fidélité la pratique des rites religieux et des prières de leurs ancêtres vendéens de 1793.
Gardienne d’une certaine forme de liberté, la petite communauté a dû cependant composer avec l’histoire pour survivre au quotidien depuis deux siècles.
Une famille de dissidents livre son témoignage sur ces étonnants chrétiens qui ont refusé le Concordat au siècle dernier.

1793 est vivant en Deux-Sèvres. L’histoire des guerres de Vendée ne s’arrête pas à une série de faits figés dans le temps. Elle continue de submerger la conscience de tout un peuple. La « Petite Eglise », cette survivance si particulière et unique qui persiste dans un coin du Bocage bressuirais, a rarement franchi la rampe du grand public. En filiation directe avec l’insurrection vendéenne de 1793, elle a pris la forme d’un culte né de l’opposition farouche de nombreuses paroisses de cette contrée au Concordat signé entre Napoléon et le pape Pie VII en 1801.

La chapelle des Cirières, un ancien bâtiment de ferme qui abrite un lieu de culte.
La Petite Eglise doit s’exprimer avec les moyens du bord

Une croyance enracinée dans l’histoire qui voit aujourd’hui une communauté de trois mille membres, sans prêtre ni évêque, conserver avec fierté les rites et les prières de leurs ancêtres insurgés. Dans la religion et dans le quotidien. Comme autrefois l’abstinence du Carême, le respect des fêtes d’obligation d’avant la Révolution, le chapelet récité en famille sont les signes vivants de cette foi ancestrale perpétuée par les « dissidents » depuis deux siècles. En l’absence de prêtres, le culte est célébré par un responsable laïc, transmis de famille en famille, mais qui a dû composer avec l’histoire pour survivre et conserver son identité. Que penseraient les combattants de la grande armée catholique et royale, ancêtres des dissidents, s’ils savaient que leurs descendants sont devenus les plus fervents défenseurs de l’école laïque, par opposition aux options modernes de l’école catholique ? Qu’avec des idées conservatrices, ils votent pour des candidats « progressistes » ? Parce qu’elle est unique, la Petite Eglise se réfugie derrière un voile de discrétion et de pudeur. C’est qu’elle a souvent été révoltée par le colportage d’informations déroutantes. On lira ainsi parmi les articles de presse parus : « Le pape de la petite église baptise et marie en veste de chasse », ou « Avec les chouans du XXe siècle » Plus que jamais, les dissidents veulent vivre cachés. Pour parler de la Petite Église, la délicatesse doit prendre le pas sur tout le reste sous peine de voir se fermer les portes. « Un drame religieux, écrit l’abbé Bertaud, et la Petite Eglise en est bien un, ne se comprend que du dedans. Si on ne rentre pas dans son esprit, on ne s’arrête qu’au folklore, ou pis encore, on se contente d’appâter la curiosité. » Je me souviens du Bocain qui maladroitement questionna une vieille libraire. Elle se rebiffa énergiquement d’un sec « Laissez-les tranquilles ! » Le Bocain ne savait pas. Il n’était pas vraiment Bocain.

Une paysanne généalogiste

Au cœur de ce paysage typique planté de haies du Bocage, le hameau de La Poture, près de Cirières, abrite un petit groupe de familles. Derrière les murs épais d’une vieille maison vendéenne, le décor rustique d’une cheminée béante qui sommeille. Alerte octogénaire, Reine Billaud égrène ses souvenirs dans son patois aux accents de sincérité. Henriette, sa fille, s’est toujours passionnée pour l’histoire de sa famille. « On ne nous a pas renseignés sur notre passé. On apprend le catéchisme, les prières. Mais depuis que je suis gosse, il y a toujours eu des choses qui m’ont tracassées. Il n’y a pas de livres. L’histoire, c’est la famille, la tradition orale qui nous l’apprennent. Et puis il y a des notes. Qu’est-ce que les gens pouvaient écrire dans le temps ! »

Généalogiste à ses heures, Henriette Billaud s’est lancée depuis longtemps sur les traces de ses ancêtres directs. L’insurrection est ici une histoire de famille. « Je ne savais pas qu’on avait quelqu’un dans les guerres de Vendée. Qu’est-ce que je trouve aux archives ? Une demande de pension, en 1824, de la veuve d’un aïeul. Il avait été tué à Courlay, en 1793. Alors là ! Mon père avait un cousin qui était passé nous voir. Je lui ai raconté l’histoire de cet aïeul lointain tué par les Républicains. Il a sursauté, levé les bras au ciel ! Comme si je n’avais pas dû l’apprendre, quoi. Ce cousin avait vécu en compagnie de sa grand-mère, mon arrière-grand-mère, lequel lui avait raconté ce qui s’était passé. Notre aïeul avait envoyé sa famille se cacher parce que les Bleus étaient signalés par chez nous. Il avait dit alors : « s’ils me prennent, ils me forceront à voler et à tuer. S’ils me tuent, priez pour moi. Et puis pour eux. Car ils en auront grand besoin… « 

Retour sur l’histoire. Dans ce Bocage marqué par l’Ancien Régime et par une grande foi collective, les paysans vivent soudés autour d’une culture rurale qui se méfie du pouvoir. Et les guerres de Vendée qui ont ensanglanté cette région en ont fait un bloc encore plus homogène, cimenté durablement par la pratique religieuse. Il faudra attendre le Concordat de 1801 pour que l’unité du pays éclate et que le Bressuirais s’engage résolument dans la dissidence. Jusqu’en 1799, malgré la pacification de 1795, le culte religieux des Vendéens reste interdit. Les prêtres réfractaires – ceux qui ont refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé – sont soumis aux rigueurs de l’ancienne loi révolutionnaire. Alors, rejetant bien sûr les prêtres « jureurs », les Vendéens poursuivent leur lutte clandestine. Ils en ont l’expérience depuis 1791. On récite un rosaire, dans l’unité de la messe, dont on sait qu’un prêtre « fidèle » continue de la célébrer en cachette, à quelques dizaines de kilomètres de là. Voici le coup d’Etat du 18 Brumaire. La messe est à nouveau autorisée le dimanche, mais pour les seuls prêtres qui auront prêté un serment intitulé : « Promesse de fidélité à la Constitution de l’An 8 ». C’était ni plus, ni moins, la réédition des lois révolutionnaires honnies dans le Bocage.

« Ils ont changé la religion ! »

On aurait pu penser que les insurgés d’hier allaient refuser ces nouvelles lois rappelant la Terreur. En fait, l’opposition viscérale qui va donner naissance à la Petite Eglise se cristallisera dans cette seule partie du Bocage des Deux-Sèvres. Car les Bocains du Bressuirais dépendent du diocèse de Mgr de Courcy, évêque de La Rochelle – « leur » évêque – qui ordonne à ses ouailles de résister, de refuser toute compromission. C’est un épisode fondamental si l’on veut comprendre la permanence de cette insoumission qui a engendré la Petite Église. Car de l’autre côté de la Sèvre, le reste du département de la Vendée est placé sous l’administration de l’évêque de Luçon. Lequel, soucieux de rétablir le culte, enjoint aux prêtres de se soumettre au serment. « Vous refuserez la promesse, lance l’évêque rochelais à ses prêtres, car les auteurs en sont les régicides, et jamais la religion catholique ne pourra s’allier à la Révolution. » Ces mots feront mouche dans cette partie du Bocage, ni plus ni moins royaliste qu’une autre, mais pour qui la monarchie représente la sauvegarde des libertés les plus sacrées, et la Révolution (ou la République) la persécution religieuse.

Le Concordat de 1801 (publié à Pâques de l’année suivante) n’y changera rien. Si les Bocains sont tout heureux de fêter Pâques librement dans leur église, la première fois depuis douze ans, leur désespoir ressurgit dès la parution des décrets concordataires : les curés constitutionnels sont intégrés dans le clergé ; les acquéreurs des biens de l’Eglise conservent leurs possessions ; la plupart des anciennes fêtes d’obligation sont supprimées ; les curés, enfin, doivent prêter serment devant le Préfet. « Ils ont changé la religion ! » s’écrient les chrétiens du Bocage. Le mot « changement » restera. Depuis 1830, dans cette petite région, on ne dit jamais d’un dissident qu’il se convertit lorsqu’il entre dans la « Grande Eglise » , mais qu’il s ‘est « changé ». Depuis son exil d’Espagne, l’évêque de La Rochelle ordonne de refuser le Concordat. Les curés, qu’on aime et qu’on suit aveuglément, persuadent à leur tour de la justesse de leur position. Et par malheur, l’évêché de Poitiers, auxquels sont désormais rattachés les Bocains, va connaître un grand vide de 1802 à 1819.

Les dissidents vont à l’école publique !

La résistance s’organise à nouveau. Les curés opposants font la sourde oreille. Malgré les condamnations, ils vont continuer à exercer leur culte dans leur église, ou à côté si elle est fermée. L’évêché de Poitiers tentera bien de nommer des prêtres dans la région, mais les candidatures sont rares. On ira même jusqu’à proposer une double solde aux ecclésiastiques nommés en pays dissident, une sorte de « prime de risque ». Les regrets s’accentuent encore avec le retour des Bourbons, qui ne changeront rien aux termes du Concordat. Dans ces conditions, avec la disparition en 1830 des derniers prêtres anti-concordataires – les « bons prêtres » – les dissidents sont acculés à une solution désespérée : ils devront désormais nommer des responsables laïcs. A la Plainelière, gros bourg de la commune de Courlay, berceau de la dissidence, ils poussent l’un d’eux, Philippe Texier, qui appartient à une famille de héros des guerres de Vendée, à prendre la direction spirituelle de la communauté.

Voilà donc cent soixante ans que la Petite Eglise du Bocage est maintenue par les seuls laïcs. Ce n’est pas le moindre paradoxe pour ces opposants devenus irréductibles au nom de la foi : pas d’évêque, pas de prêtre. Pour survivre, la communauté – elle a compté jusqu’à quinze mille membres ! – a dû renforcer sa cohésion pour affronter les multiples tracasseries : l’interdiction, pendant longtemps, d’imprimer des écrits religieux en France, le refus de faire sonner le glas pour leurs fidèles défunts, sans compter les condamnations de la « Grande Eglise » dont le couperet tombe avec régularité. On ne s’y serait pas pris autrement si on avait voulu favoriser la réaction d’une communauté qui allait en s’affirmant de plus en plus. Elle prendra des tournures étonnantes. De 1890 à 1950, à une période où le Bocage vote à droite comme un seul homme, la Petite Église, elle, se radicalise. Là où la population votait traditionnellement à droite, les dissidents glissent dans l’urne des bulletins radicaux, ou radicaux-socialistes, voire socialistes tout court ! Et, comble du paradoxe, dans cette région où foisonnent les écoles catholiques, les rares écoles publiques recrutent les seuls enfants des familles dissidentes.

Pour éviter toute « contamination » pendant des décennies, la communauté va prospérer en vase clos. Les relations d’amitié, les mariages, les transactions d’affaires, les locations de fermes, les loisirs et aussi la discipline collective se vivent « entre soi ». Quelques « changements » sont quand même survenus depuis deux siècles. Les plus spectaculaires ont lieu en 1894 avec le départ de deux responsables de la Petite Eglise, l’un à Courlay et l’autre à Lyon, puis en 1965 où une centaine de dissidents « se changent » après le Concile Vatican II. Ils sont aujourd’hui trois mille à rester fidèles aux convictions et aux rites liturgiques qu’ont défendus leurs ancêtres.

Le Général Vendéen Gaspar de Bernard de Marigny (1754-1794), chef de l’artillerie de la Grande Armée Catholique et Royale (1793), Général de l’Armée Vendéenne du Haut-Poitou (1794). Ce fut surtout parmi ses anciens soldats que se recrutèrent les membres de la Petite Eglise.

Les granges tiennent lieu de chapelles

Dépourvue de culture sur les détails de la constitution civile du clergé, des guerres de Vendée ou du Concordat, c’est avec son patois théologique que Reine Billaud résume pourquoi, elle aussi, mourra dans la religion de ses pères : « Nous sommes les premiers catholiques. Tous nos prêtres ont été assassinés. Nous sommes restés fidèles aux derniers. » La Petite Eglise s’est ainsi constituée sans théologie, fortement soudée dans sa liturgie par fidélité au combat des ancêtres en faisant sien ce vieil adage catholique : « La prière dit la foi ». La prière ! Elle est omniprésente, elle ponctue la vie quotidienne dans cette petite patrie bocagère.

Si Reine et Henriette ne vont pas à la chapelle, elles prient seules, ou en famille. Les seuls écrits sont ceux des anciens « prêtres opposants », le catéchisme du diocèse de La Rochelle est celui d’avant 1789 et le missel dominical, dit « Eucologue », est sans cesse réédité depuis deux siècles. L’office du dimanche est célébré dans l’une des minuscules chapelles perdues au fin fond du Bocage, et aménagées dans des anciennes fermes ou des simples granges, surtout celle de la Plainelière à Courlay, haut-lieu de la dissidence.

Reine Billaud : « Tous nos prêtres ont été assassinés »

L’office est chanté mi en latin, mi en Français. Il n’y a pas si longtemps, la messe était suivie des Vêpres et marquée par la récitation de trois rosaires. Les fidèles restaient fréquemment, pas moins de quatre heures à l’église. On a un peu abrégé le rituel, l’office ne dure plus que deux heures ! Seul vrai sacrement de la communauté deux-sévrienne, le baptême a lieu dans la chapelle de la Plainelière, suivant l’ancien rite. Mais seuls les mariés et les témoins, à l’exception de toute autre personne, pénètrent dans l’oratoire pour y échanger les consentements. Ensuite seulement, on se rend à la mairie pour le mariage civil. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les dissidents, à cause de leur intransigeance religieuse, refusaient tout mariage civil. Eux, si farouches moralement (on ne connaît aucun cas de divorce depuis deux siècles !) passaient pour des concubins et leurs enfants, inscrits sous le nom de la mère, étaient assimilés à des bâtards. Dans un souci d’éviter des actions violentes, le gouvernement de l’époque se montra compréhensif. C’est pourquoi aujourd’hui encore la Petite Eglise est la seule en France où l’on tolère que le mariage religieux soit célébré avant le mariage civil. Quant aux sépultures, le chapelet y tient une grande place. L’oraison funèbre est un véritable résumé de l’histoire de la communauté : « Seigneur, nous implorons, de façon toute particulière, votre miséricorde pour le repos de l’âme de votre serviteur qui n’a pas eu l’assistance d’un prêtre, non qu’il ne l’ait pas désirée, mais uniquement à cause de sa fidélité à nos anciens pasteurs. »

Aujourd’hui, dans les cimetières de Courlay, Saint-André-sur-Sèvre ou Cirières, on n’inhume jamais un dissident sans avoir au préalable déposé son cercueil sur la tombe d’un des anciens curés réfractaires vénérés par la communauté.

Jusqu’à une période récente, les dissidents célébraient encore toutes les fêtes chômées de l’Ancien Régime (une trentaine). « Il n’y a plus que les paysans qui peuvent les chômer » déplore Reine Billaud. Les bouleversements de la vie économique ont amené d’autres contraintes. Il n’empêche que la Fête-Dieu est toujours célébrée le jeudi même. Ce jour-là, les enfants de douze ans font leur « première communion ». Ils s’y sont préparés pendant trois semaines, en reprenant page par page le catéchisme de leurs ancêtres. L’an passé, ils étaient quatre-vingt enfants à suivre cet apprentissage. Les organes de presse catholique ont longtemps été interdits. Maintenant, la concurrence de l’école, du lycée et de la télévision a assoupli les règles.

« Le propriétaire était communiste »

Les temps ont changé. Aujourd’hui, dans les communes du Bocage, dissidents et catholiques vivent en bonne intelligence. Le respect mutuel a remplacé les anciennes méfiances même si les membres de la Petite Eglise restent sourds à tout partage spirituel, ou à la prière interconfessionnelle. Enfant, Henriette Billaud se souvient avoir essuyé sarcasmes et insultes sur le chemin de l’école du Pin. « On a même reçu des pierres, avec des insultes traduites mot pour mot de génération en génération. Mais il faut dire que maintenant, c’est bien fini. Il y a un curé d’ici qui a bien arrangé les choses. » Isolée sur la petite commune de Cirières, sa famille a subi parfois d’autres affronts. Reine garde en mémoire les conditions dans lesquelles elle a acheté sa ferme : « J’avais en vue une terre d’à côté, à la Boulette. La bonne femme nous l’avait promise. Un jour, j’arrive chez elle. Et qui je vois sortir ? Le curé. J’avais compris que c’était fichu… » Sa maison actuelle, Reine l’a achetée à un propriétaire… communiste. « Des gens bien braves… » dit-elle. Aujourd’hui encore, on raconte que les dissidents refusent d’acheter des terres soupçonnées d’appartenir aux anciens biens de l’Église avant la Révolution !

La vieille femme et sa fille se confient sur leur religion sans aucune restriction, tout en refusant le terme de « dissidence » : « la Petite Eglise nous a surtout appris à être indépendants. » Elles reconnaissent que parfois, elles vont à l’église « plus facilement que les autres vont à la chapelle ». Henriette raconte que sa sœur n’a jamais voulu y mettre les pieds, son père non plus.

« Autrefois, les consignes étaient très dures. Parfois, on venait chercher mon père pour ensevelir les morts. Mais il portait le cercueil seulement jusqu’à l’entrée de l’église. » Aujourd’hui encore, à l’heure de la messe à la Plainelière, les dissidents filtrent avec discrétion l’entrée de la chapelle. Certains, dans un raccourci abrupt de l’histoire, auraient tôt fait d’assimiler les adeptes de la Petite Eglise à des royalistes purs et simples. Avant même qu’on prononce le mot, Henriette sort de ses gonds : « je vous le dis tout de suite : je suis une Républicaine. On est en République et c’est normal qu’on respecte les idées républicaines. Même si au départ, la République s’est montrée sectaire. Je le regrette. »

Aux origines des langues et du langage

Aux origines des langues et du langage
Jean-Marie Hombert, Gabriel Bergounioux, Jean-Pierre Bocquet-Appel, Christophe Coupé

Lorsqu’en 1866 les vénérables membres de la Société linguistique de Paris décidèrent d’exclure de leurs débats la problématique de l’origine du langage, nul n’aurait pu prévoir que cette question allait susciter tant de passions plus d’un siècle plus tard. Aujourd’hui, les linguistes mais aussi les anthropologues, les psychologues, les archéologues, les neurologues et les généticiens croisent leurs regards et parfois leurs fers, éclairant d’un jour nouveau cette interrogation ancienne. D’où vient le langage, cette faculté qui fait l’homme et nous distingue du règne animal ? Quels sont les mécanismes qui la sous-tendent et quelle est sa finalité ? Quel fut, parmi les premiers hommes, celui qui énonça le premier mot ? Par quel miracle la parole vient-elle à nos enfants ? Au-delà de la problématique du langage, c’est celle des langues d’aujourd’hui qui est abordée. Comment en est-on arrivé aux 6 000 langues actuellement parlées à travers le monde ? Pourquoi près de la moitié d’entre elles sont-elles en voie d’extinction ? Quel processus complexe a donné naissance aux créoles, les langues naturelles dont l’émergence est la plus récente ? A la lumière des dernières découvertes et des derniers travaux, cet ouvrage tente à son tour de répondre à ces différentes préoccupations. A travers les tentatives de reconstruction d’un protolangage, la quête lancinante de notre langue mère ou celle, utopique, de la langue parfaite, il poursuit une exploration débutée avec la publication des Origines de l’humanité. Celle de l’homme, de son mystère, de son essence.

L’origine des langues : Sur les traces de la langue mère Merritt Ruhlen

Voici le livre, longtemps demeuré introuvable en France, par qui le scandale est advenu. S’ils s’accordent sur l’existence de plusieurs grandes familles de langues à travers le monde, les linguistes se disputent sur l’existence d’une quelconque parenté entre ces dernières. Ainsi, les langues d’Europe, membres de la famille indo-européenne, n’auraient aucun lien avec les autres. Merritt Ruhlen démontre le contraire : les langues actuellement parlées sur terre descendent toutes d’une seule « langue mère », qu’il reconstitue. Son hypothèse, parfaitement compatible avec les arguments fournis par l’archéologie et la génétique des populations en faveur de l’origine unique et africaine de l’homme, pose que l’expansion des langues a suivi l’évolution d’Homo sapiens à travers les âges et la planète. Depuis sa parution, cet ouvrage est au centre des débats entre linguistes, généticiens, archéologues : la similitude de certains mots, tel « mère », dans toutes les langues s’explique-t-elle par des dispositions cognitives communes à l’espèce ou bien par l’existence d’une langue première ? Dans un long épilogue à l’édition française, Ruhlen répond à ses critiques et conforte sa démonstration.

Atlas des langues : L’origine et le développement des langues dans le mondeBernard Comrie, Stephen Matthews, Maria Polinsky

L’Atlas des langues est un ouvrage de référence, clair et facile à consulter, qui dresse un panorama captivant des langues du monde par régions géographiques. Richement illustré de photographies, cartes et tableaux, il vous permettra de découvrir et de comprendre les origines et le développement de ce système de communication exceptionnel qu’est le langage humain. Conçue et écrite par des spécialistes internationaux, cette somme apporte un éclairage exceptionnellement documenté sur la formidable aventure du langage parlé et écrit. L’étude des familles de langues, de leur répartition, de leur propagation et, dans certains cas, de leur déclin est illustrée de nombreuses cartes en couleurs, présentant la géographie des langues, de leur origine, il y a environ 100 000 ans, à nos jours. Les 5 000 ans d’histoire des systèmes d’écriture sont également étudiés et explicités par des exemples concrets et
des documents iconographiques retraçant leur évolution. À la croisée des connaissances linguistiques, archéologiques, historiques, culturelles et politiques, cet Atlas des langues apporte une connaissance approfondie du langage, cette exception humaine, complexe et fascinante.

La vie d’un simple – Emile Guillaumin

La Vie d’un simple est un livre qui vient du fond du peuple, chose bien rare, et du fond du peuple paysan, chose unique…
D’un grand-père conteur d’histoires Guillaumin tint le goût de conter, et il eut le courage d’ajouter au labeur paysan un labeur d’écrivain. Le plus bel exemple d’homme de lettres pratiquant le deuxième métier, c’est Émile Guillaumin qui le donne…
Le Bourbonnais est loin, et la rumeur parisienne nous distrait d’y connaître et d’y entendre un juste. Mais la rumeur est chose passagère, la valeur ne passe pas, et Émile Guillaumin est sûr d’occuper, dans l’histoire de notre peuple, une place où il est indispensable et seul.

Tiennon Bertin est un paysan pauvre du Bourbonnais dans l’Allier, qui se remémore sa vie, allant de la Restauration, quelques années après l’épopée napoléonienne, à la Belle Epoque au tournant du XXe siècle.
A cette période, la paysannerie des régions pauvres était tout sauf indépendante : obligée de cultiver une terre qui ne lui appartenait pas, elle vivait sous le joug des riches des villes et de leurs régisseurs. Ils lui extorquaient tous ce qu’ils pouvaient par l’intermédiaire de la rente foncière. Trop pauvres pour s’instruire, les métayers, généralement analphabètes, comptant mal, avaient bien du mal à suivre le dédale de droits et obligations qui pesaient sur leurs épaules fatiguées. Corvéables, pouvant être renvoyés à la fin du bail, au bout de trois ans, pour un mot de travers ou un regard déplaisant. Ils risquaient de devoir quitter la ferme voire un procès…

Emile Guillaumin décrit comment le statut du métayage freine tout progrès technique. Le chaulage, grande amélioration de l’époque, n’est pas autorisé par les propriétaires qui comme au XVIIIe siècle privilégie la maintenance de terrains en jachère. La suppression des jachères était supposée ruiner le sol et les propriétaires refusaient d’endosser les frais supplémentaires que ce précieux amendement allait entraîner.
Un autre fléau semble terroriser les paysans encore plus que la rapacité des bourgeois, la conscription, qui arrache les enfants aux familles, parfois pour toujours.
Pourtant, des améliorations se font jour. Tiennon, qui a su se garder depuis sa jeunesse, de la corruption des villes et qui est par ailleurs un bon soigneur de bêtes, vit mieux que ses parents et finit par accumuler 4000 francs de capital sous une pile de draps dans son armoire. Cette somme aurait probablement pu lui permettre d’acquérir la moitié de la terre pour le faire vivre, mais il la perd en la plaçant chez un financier véreux qui s’enfuit en Suisse avec le magot !
Devenu vieux, Tiennon est toujours aussi pauvre et ne pouvant plus faire valoir une ferme par lui-même, il se retrouve à la charge de ses enfants, continuant à travailler tant bien que mal, redoutant le jour où il tombera dans une nouvelle dépendance, celle de la déchéance physique précédant le cimetière.
Alors que la république s’est imposée et que la  » sociale  » pointe le bout de son nez, ulcérant les bourgeois, Tiennon sent les évolutions à venir, l’appartenance de la terre soit à la collectivité, soit à ceux qui la travaillent.

Emile Guillaumin

Emille Guillaumin, en famille, dans l’Allier qu’il refusa de quitter malgré son succès littéraire.

Auteur de La Vie d’un simple et pionnier du syndicalisme agricole, Émile Guillaumin est la voix paysanne de la première moitié du XXe siècle. Sa carrière de journaliste nous présente un véritable panorama des campagnes sur un demi-siècle. Écrivain paysan demeuré volontairement à la terre, cet autodidacte offre un regard unique sur son époque qui a vu les campagnes se transformer : guerres, exode rural, amélioration des rendements par la mécanisation et la science, développement de l’instruction…

Écrivain paysan français, Émile Guillaumin est né à la ferme de la Neverdière, à Ygrande (Allier), le 10 novembre 1873.
Il fait en tout et pour tout cinq années d’études primaires à l’école d’Ygrande avant de commencer à travailler dans la petite ferme familiale dès 1886, après sa première communion et son certificat d’études primaires.
En 1892, la famille quitte la Neverdière pour s’installer dans une autre petite ferme appartenant à son grand-père paternel. Située sur la route de Moulins à Ygrande, le lieu est aujourd’hui devenu le musée Émile-Guillaumin.
En 1893-97, il effectue ses années de service militaire obligatoire, en profitant pour lire tout ce qu’il trouve à la bibliothèque de sa caserne. Grand lecteur de romans, notamment ceux de Pierre Loti et de Charles Dickens, il commence lui-même à écrire quelques contes patoisants et poèmes rustiques.
À sa démobilisation, il redevient simple ouvrier agricole à la ferme de son grand-père paternel mais commence à publier articles, contes et poèmes dans La Quinzaine bourbonnaise et dans Le Courrier de l’Allier. Ses premiers ouvrages paraissent bientôt : Dialogues bourbonnais en 1899, Tableaux champêtres en 1901 (prix Montyon 1902 de L’Académie française), et un recueil de poèmes : Ma cueillette en 1903. Après les travaux de la ferme, « à journée faite », il commence à rédiger La Vie d’un simple pendant les veillées et les dimanches de l’hiver 1903-1904.
La Vie d’un simple est le récit biographique romancé, mais profondément réaliste et humaniste, de la vie de Tiennon Bertin, un vieux paysan voisin de ferme de l’auteur. Pour Émile Guillaumin, inspiré par la lecture du Jacquou le Croquant d’Eugène Le Roy, il s’agit alors de « montrer aux messieurs de Moulins, de Paris et d’ailleurs ce qu’est au juste une vie de métayer ». Témoin privilégié du monde rural — il est lui-même paysan dans ce terroir bourbonnais et commence déjà à s’engager activement dans le syndicalisme agricole — il rend compte de la vie quotidienne de son personnage, décrivant et analysant très finement la condition paysanne et son évolution dans la région, notamment les relations de domination entre les paysans qui cultivent la terre et leurs « maîtres » propriétaires des fermes. Son émouvant récit constitue un document exceptionnel sur la vie paysanne en France pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Publié en 1904, le livre fera d’emblée une très forte impression sur le public. Soutenu par Octave Mirbeau, Lucien Descaves, Charles-Louis Philippe et Daniel Halévy, il manquera de peu le Prix Goncourt. Pour la première fois dans l’histoire de la littérature française la vie rurale se trouve en effet évoquée dans sa sourde réalité par un petit paysan de son état. Avec cette vie d’un simple métayer surgie des profondeurs de la France éternelle à l’aube du XXe siècle, Guillaumin touche le tréfonds du monde paysan et, par-là, le peuple français tout entier dans sa force et sa faiblesse.
Avec ses droits d’auteur, Émile Guillaumin achète à proximité de la ferme paternelle trois hectares de terre où il met quelques vaches, porcs et volailles. Il y fait construire une simple petite maison où il passera le reste de sa vie. Il épouse une jeune femme de la région, Marie Chalmin.
À partir de 1905, Émile Guillaumin s’engage dans le militantisme syndical afin de défendre les métayers, les ouvriers agricoles et les petits fermiers contre les grands propriétaires fonciers. Il épaule en particulier Michel Bernard, paysan comme lui, organisateur des premières coopératives paysannes et fondateur à Bourbon-l’Archambault du premier syndicat agricole. Ensemble ils animent le syndicat local, créent la « Fédération des Travailleurs de la Terre du Bourbonnais » qui s’étend à tout le département de l’Allier, et lancent un bulletin trimestriel, Le Travailleur rural, qu’il dirigera jusqu’en 1911. Ses articles de l’époque ont été rassemblés en volume sous le titre : Six ans de luttes syndicales (publication posthume en 1977).
En 1906, paraîssent Albert Manceau adjudant et Près du sol (d’abord en feuilleton dans la Revue de Paris puis en volume chez Calmann-Lévy), et en 1909 La Peine aux chaumièresRose et sa parisienne est publié en 1907, La Peine aux chaumières (Cahiers nivernais) en 1909, Baptiste et sa femme en 1910, Le Syndicat de Baugignoux, publié en 1911 — sans doute son meilleur livre après La Vie d’un simple —, est pour lui l’occasion de dresser un bilan de l’action syndicale. Lucide, il y évoque les problèmes sociaux et ruraux du début du siècle et retrace le conflit réformisme contre syndicalisme révolutionnaire qui a traversé la « Fédération des Travailleurs de la Terre du Bourbonnais ».
Les Mailles du réseau est publié en 1912. La Guerre de 14-18 interrompt ses activités. Émile Guillaumin est mobilisé comme vaguemestre dans l’armée.
Après la guerre, il revient dans sa petite ferme d’Ygrande. Il entame une nouvelle carrière de journaliste spécialisé dans les questions rurales et collabore entre autres à Pages libresLa Revue des Deux MondeLe Peuple et L’Humanité.
En 1925, paraît Notes paysannes et villageoises. Il reçoit la Légion d’honneur sur proposition du ministre de l’Agriculture.
En 1931 paraît A tous vents sur la glèbe, puis en 1937 François Péron, enfant du peuple (Crépin-Leblond).
Retiré du syndicalisme agricole, il encourage cependant la naissance et le développement dans les années 30 de la « Confédération nationale paysanne », fondée dans l’orbite de la SFIO. En 1940, il est élu maire d’Ygrande mais, refusant de collaborer avec le régime de Vichy, il démissionne dès 1941.
Charles-Louis Philippe, mon ami paraît en 1942. La même année, il est lauréat du prix Sivet de l’Académie française (pour son œuvre poétique) du Prix Sully-Olivier de Serres (pour l’ensemble de son œuvre). Sur l’appui du manche est publié en 1949.
Émile Guillaumin décède à Ygrande le 27 septembre 1951, à l’âge de 77 ans. Il est enterré au cimetière de son village. Son dernier livre, Paysans par eux-mêmes est publié à titre posthume en 1953, suivi de quelques compilations de correspondances, contes et articles divers.
Écrivain, militant syndicaliste, journaliste mais avant tout paysan, dans toute la force du terme, Émile Guillaumin est toujours resté fidèle à son terroir bourbonnais. Il reste l’une des grandes figures rénovatrices du roman rustique français.
Jean Bruno – La République des Lettres

http://musee-emile-guillaumin.planet-allier.com

Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot : Sur les traces d’un inconnu (1798-1876) – Alain Corbin

Dans ce livre devenu un classique, Alain Corbin s’est penché sur le grouillement des disparus du XIXe siècle, en quête d’une existence ordinaire. Il a laissé au hasard absolu le soin de lui désigner un être au souvenir aboli, englouti dans la masse confuse des morts, sans chance aucune de laisser une trace dans les mémoires. Né en 1798, mort en 1876, Louis-François Pinagot, le sabotier de la Basse-Frêne, n’a jamais pris la parole et ne savait du reste ni lire ni écrire ; il représente ici le commun des mortels. Un jeu de patience infini se dessine, afin d’en reconstituer le destin – mais eut-il jamais conscience d’en avoir un ? Par cette méditation sur la disparition autant que par les méthodes d’investigation nouvelles qu’il met en œuvre, ce livre a fait date dans l’écriture de l’histoire contemporaine.

Pourquoi Pinagot, et pas un autre nom qui figure sur l’état civil ? Parce qu’il a une vie suffisamment longue (78 ans) pour rendre ce travail intéressant.
Dans un parcours en 10 chapitres, Alain Corbin reconstitue le microcosme géographique, le contexte politique, familial, l’univers mental dans lesquels le sabotier a vécu.
Pinagot appartient cependant au monde des confins, des bois, un monde plus marginal que celui des cultivateurs. Bien qu’il appartienne à la fraction la plus pauvre de sa commune, et qu’il fasse partie un temps des « indigents » exemptés de certaines taxes, on vit longtemps dans sa famille, souvent au-delà de 70 ans.
L’Orne n’est pas un pays de régime autoritaire où l’aîné hérite seul du patrimoine familial. Les écarts de richesse au sein de sa parentèle et ses relations amicales sont faibles.
L’analphabétisme reste très prégnant dans le monde rural auquel appartient Pinagot.
Les sabotiers se marient souvent à des fileuses, remplacées de plus en plus par des gantières qui travaillent pour des marchands qui sont aussi fabricants.
Les « arrangements » (contrats oraux) donnent souvent lieu à des litiges : dans la forêt, les vols de bois – bois de chauffage ou bois d’oeuvre – sont fréquents et les gardes forestiers doivent redoubler de vigilance et d’astuce pour démasquer les coupables.
Si l’Orne a été moins directement touché que d’autres départements de l’Ouest par les guerres de Vendée, les communes ont pâti néanmoins de la guerre civile et des déprédations commises par les chouans et les armées républicaines.
Les deux invasions prussiennes (1815 et 1870-1871) sont restées également dans les mémoires car elles ont donné lieu à des réquisitions de vivres, des pillages de linge et d’argenterie.
Il faut attendre les premières années du Second Empire pour que la mendicité dans le département recule de façon sensible. C’est à cette époque que Louis-François Pinagot peut acquérir une petite maison à deux ouvertures et sortir de la classe des indigents.
Quelles furent les convictions politiques de Pinagot ? Comment sa citoyenneté s’est-elle construite ? Difficile de l’estimer. Avant 1848, date de l’instauration du suffrage universel masculin, il ne peut pas voter comme le font certains membres de sa famille qui paient un cens suffisant pour le faire. Il faut attendre une pétition municipale de 1871 pour qu’Alain Corbin découvre pour la première fois la seule trace manuscrite, une croix malhabile, de la main de Alain-François Pinagot.

Cette présence dense laisse supposer la quotidienneté de micro-déplacements effectués à travers champs, selon les brèches qui se creusent dans les haies profondes. L’entraide, l’échange de services entre parents, amis ou voisins, l’éducation sentimentale alimentent ces courts déplacements qui tissent sur le bocage de subtils réseaux, plus ou moins serrés selon la qualité des relations et la teneur des sentiments.
Alain Corbin, Le monde retrouvé de Louis François Pinagot, Flammarion 1998, p 30

Alain Corbin

Alain Corbin, né en janvier 1936 à Courtomer (Orne), est un historien français spécialiste du XIXe siècle en France. Ses travaux ont considérablement fait avancer l’histoire des sensibilités dont il est un des spécialistes mondiaux.
Il suit des études à l’université de Caen où il a notamment comme professeur Pierre Vidal-Naquet. Professeur à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne, il a travaillé sur l’histoire sociale et l’histoire des représentations. On dit de lui qu’il est « l’historien du sensible », tant il a marqué sa discipline par son approche novatrice sur l’historicité des sens et des sensibilités.
On lui doit plusieurs ouvrages, dont Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1798-1876 (1998), biographie d’un sabotier inconnu choisi au hasard dans les archives de l’Orne. Ce travail s’inscrit dans le concept de la micro-histoire.
Par ailleurs, il a travaillé sur le désir masculin de prostitution (Les Filles de noce, 1978), l’odorat et l’imaginaire social (Le Miasme et la Jonquille, 1982), l’homme et son rapport au rivage (Le Territoire du vide, 1990), le paysage sonore dans les campagnes françaises du XIXe siècle (Les Cloches de la terre, 1994) et la création des vacances (L’Avènement des loisirs, 1996). Il a aussi publié un livre d’entretiens avec Gilles Heuré (Historien du sensible, 2000). En 2005, ses étudiants lui ont rendu hommage dans un livre collectif qui rend compte de son itinéraire historiographique : Anne-Emmanuelle Demartini et Dominique Kalifa (dir.), Imaginaire et sensibilités au XIXe siècle: études pour Alain Corbin, Paris, Créaphis, 2006.

Le monde retrouvé en vidéo

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La sommation respectueuse : une procédure juridique pour, obtenir ou passer outre, le consentement des parents afin de pouvoir se marier

L’âge de la majorité : élément déterminant pour pouvoir se marier

Trois types de « majorité » sont à prendre en compte pour pouvoir se marier ou pour être considéré juridiquement comme civilement capable et responsable :

  • L’âge nubile : âge exigé par la loi pour qu’un individu puisse contracter mariage.
  • La majorité matrimoniale : âge au-dessus duquel le consentement des parents n’est plus exigé, par la loi, pour se marier.
  • La majorité civile : âge à atteindre pour être considéré juridiquement comme civilement capable et responsable.

Évolution de l’âge de la majorité en France

La sommation respectueuse : une procédure introduite pour se marier avec ou sans le consentement des parents

Par l’ordonnance royale de Blois promulguée en 1579, la majorité civile est fixée à 25 ans pour les deux sexes et la majorité matrimoniale est à 25 ans pour les filles et 30 ans pour les garçons.
Les enfants de moins de 25 ans étaient obligés d’obtenir le consentement de leurs parents pour se marier, les majeurs devaient « demander leur conseil », mais en cas de refus ils pouvaient passer outre.
Cette ordonnance précisait que tout curé qui célébrait un mariage sans le consentement des familles des futurs époux pouvait être puni pour le crime de rapt, ayant consacré une union « clandestine ».
Une déclaration de 1639 privait de leurs droits successoraux les enfants qui s’étaient unis par un tel mariage.

En 1692 est introduite la possibilité de « sommations respectueuses ».
Cela consistait à recourir à un notaire, qui se déplaçait à domicile, pour adresser une « sommation respectueuse » aux parents. Il fallait y recourir par trois fois, espacées d’un mois. Si les parents continuaient à s’opposer au mariage après le 3ème refus le mariage pouvait être célébré en passant outre, après qu’un Tribunal se fut prononcé sur le cas.

Durant ce laps de temps les parents espéraient voir leur enfant réfléchir et renoncer en se rangeant à leur avis. Cela était censé éviter un mariage précipité. Cela évitait également (principalement ?) d’avoir à verser une dot à la fille ou à procéder à un partage de biens quand on n’y était pas prêt.

Avec le code Napoléon en 1804, les enfants sont toujours obligés d’obtenir le consentement parental s’ils n’ont pas la majorité matrimoniale, fixée à 25 ans pour les garçons et 21 ans pour les filles.

A partir de 1896 au lieu de 3 sommations respectueuses une seule était nécessaire.

La loi du 21 juin 1907 remplaça cette procédure par une simple notification de projet de mariage.
Le 2 février 1933 une nouvelle loi fit disparaître cette obligation pour les enfants ayant atteint la majorité matrimoniale.
La dernière disposition fixant la majorité à 18 ans pour les garçons et les filles par la loi du 5 juillet 1974 leur permet de se marier librement.

A quel âge se mariait on ?

Prenons pour exemple, l’âge de l’épouse lors du mariage, d’une généalogie d’une famille des Mauges entre 1750 et 1800 :

Sur les 77 femmes prises en compte pour l’analyse statistique, 41 ont moins de 25 ans soit 53%. Ce qui explique que dans de très nombreux actes de mariages, il est indiqué : « fille mineure de… ». De même pour les garçons ou il est indiqué : « fils mineur de… ».

Où trouver des sommations respectueuses ?

Les sommations respectueuses restent rares, les jeunes gens acceptant généralement les décisions de leurs parents, surtout en matière matrimoniale. On en trouve toutefois en sous-série E (archives notariales). Elles ne sont, pratiquement jamais, mentionnées dans les actes de mariage. On peut soupçonner leur existence si les parents vivants d’une personne majeure ne sont pas présents dans l’acte de mariage.    

L’étude du notaire qui les détient se trouve nécessairement dans la même ville ou dans l’étude notariale la plus proche du domicile des parents récalcitrants. Comme le mariage a lieu dès les formalités d’actes respectueux puis de publication des bans accomplies, il faut rechercher la sommation dans les répertoires ou les minutes du notaire de la ville dans les trois mois précédant le mariage.

On peut également s’appuyer sur les tables de l’Enregistrement (série C ou sous-série 3 Q) suivant le type d’actes recherchés : table des vendeurs, acquéreurs, contrats de mariage, testaments, etc… ou sur les répertoires des notaires (sous-série 5 E) pour les Archives du Département de Maine-et-Loire.

En exemple : une sommation respectueuse qui se conclut par l’obtention du consentement des parents dès la première présentation : Coron 1805

Alors qu’il projette de se marier, Michel-Victor Chabosseau, bien qu’il soit juridiquement majeur, ne souhaite pas déroger à la coutume, il entend obtenir conseil et consentement de ses parents.
Mais, ses parents, principalement son père, restent sur leur position et font savoir leur opposition à ce mariage à chaque fois que leur fils vient les voir et leur demander de consentir à ce mariage.

Le 27 Floréal an XIII (17 mai 1805) Michel-Victor demande au notaire de Coron, Maître Patou d’adresser une sommation respectueuse à ses parents pour obtenir leurs consentements à son mariage avec Marie Chéné :

Sommation respectueuse par Michel-Victor CHABOSSEAU à Michel CHABOSSEAU et Jeanne BRUNET, ses père et mère
Le 27 Floréal an XIII
Napoléon 1er par la grâce de Dieu et la constitution de l’Etat Empereur des Français et roi d’Italie à tous présentant avenir salut et avenir faisons que
Devant nous Pierre Patou notaire public résident à Coron arrondissement de Saumur Département de Maine et Loire soussigné et en présence des témoins ci-après nommés
A comparu Michel-Victor Chabosseau garçon majeur âgé de 25 ans accomplis du 29 germinal dernier an XIII demeurant présentement au moulin de la Thibaudière commune de La Plaine
Issu du légitime mariage de Michel Chabosseau avec Jeanne Brunet, ses père et mère demeurant à la Petite Chèvrie commune de Coron
Lequel nous a dit que désirant depuis très longtemps se marier légalement avec Marie Chéné fille majeure demeurant avec sa mère aux Bousselières commune de La Plaine, fille probe, laborieuse, ayant de bonnes mœurs et tenant une conduite rangée et régulière qui lui a fait mériter l’estime des honnêtes gens

Et avoir plusieurs fois sollicité avec un profond respect lesdits Michel Chabosseau et Jeanne Brunet, ses père et mère de vouloir bien consentir à se qu’il épousa la dite Marie Chéné sans pouvoir obtenir leur consentement
Pourquoi désirant faire constater sa soumission et son respect envers ses dits père et mère
Acte conforme à l’article 252 arrêté le 21 ventôse de l’an XII additionnel à la loi du 26 ventôse de l’an XI il nous requiert de vouloir bien nous transporter à la métairie de la Petite Chèvrie commune de Coron au domicile de ses susdits père et mère pour leur notifier qu’il désirait instamment obtenir leur consentement pour le mariage qu’il voulait contracter avec la dite Marie Chéné et pour leur dire qu’il les suppliait très respectueusement par notre organe et notre ministère de vouloir bien donner leur adhésion
en conséquence de cette réquisition nous notaire susdit et soussigné accompagné des citoyens Nicolas David et Joseph Dominique Marie Vallée demeurant tous les deux commune de Coron
ou étant arrivés et ayant trouvés les dits Michel Chabosseau et Jeanne Brunet, sa femme nous leur avons dit que leur fils Michel-Victor Chabosseau nous mande ce jourd’hui auprès d’eux par notre organe et ministère sa supplication respectueuse qu’il leur avait fait verbalement  plusieurs fois avant  ce jour et qu’il les priait et suppliait d’abandonner, par la présente de vouloir bien consentir à son mariage avec la dite Marie Chéné  en qui il a mis depuis très longtemps son amitié et qui est un parti qui lui convient
lesquels nous ont dit savoir
la dite Jeanne Brunet, sa mère que puisque Michel-Victor Chabosseau son fils paraissait absolument décidé à se marier avec la dite Marie Chéné, elle ne voulait pas plus longtemps le contrarier en refusant son consentement  pourquoi elle déclarait par la présente consentir à ce mariage
et le dit Michel Chabosseau père qui jusqu’à ce moment avait refusé son consentement à ce mariage dans l’espérance que son fils pourrait changer de sentiment et de décision  mais que voyant qu’il persévérait toujours et qu’étant majeur de 25 ans il employait envers lui le moyen que lui fournit et procure la loi pour parvenir à terminer le mariage
il déclarait par la présente consentir à ce que son fils Michel-Victor Chabosseau se maria avec la dite Marie Chéné aussitôt qu’il le voudra et qu’il le dispensait de lui faire d’autre sommation respectueuse afin d’éviter les frais
De tout ce que nous avons dit le présent acte pour valoir au dit Michel-Victor Chabosseau fils ce que de droit et de raison
Fait et passé à la métairie de la Petite Chèvrie commune de Coron le 27 Floréal An XIII en présence
 des citoyens Nicolas David et Joseph Dominique Marie Vallée témoins et lecture faite les parties ont déclarer ne savoir signer
Mandons et ordonnons à tout huissier de justice de mettre la présente à exécution
A tout officier civil de la force de prêter forte quand ils se seront légalement requis
Et à tout procureurs impériaux près des tribunaux
La minute des présentes est signée David, Vallée et nous Patou notaire soussigné
Enregistré à Vihiers le 1er prairial de l’An XIII
Reçu 1 franc dix centimes
Signé Baranger pour le receveur général » (1)

Par cet acte, Michel-Victor a, enfin, obtenu les consentements de ses deux parents et le 28 mai 1805 (8 Prairial An XIII) il se marie avec Marie Chéné à La Plaine, Département de Maine et Loire :

Du 8ème jour du mois de Prairial An XIII de la république française sur les 6h du matin
Acte de mariage de Michel-Victor Chabosseau meunier âgé de 25 ans né commune de Coron, Département de Maine et Loire ,demeurant en cette commune, fils de Michel Chabosseau cultivateur demeurant commune de Coron, Département de Maine et Loire et de Jeanne Brunet tout les deux consentant d’après la sommation respectueuse à eux notifier par le citoyen PATOU, notaire à Coron le 27 Floréal dernier en présence des citoyens Nicolas David et Joseph Dominique Marie Vallée enregistrée en ce lieu le 1er de ce mois
Et Marie Chéné âgée de 22 ans née et domiciliée en cette commune, Département de Maine et Loire, fille du défunt Germain Chéné, menuisier de son vivant demeurant en cette commune, Département de Maine et Loire et de Marie Egremond ici présente, ses père et mère
Ses actes préliminaires sont extraits des registres des publications de mariage faites à la mairie le 15 et le 22 Floréal. Ses actes préliminaires sont extraits des registres des publications de mariage faites à la mairie le 15 et le 22 Floréal dernier entre
Michel-Victor Chabosseau, meunier âgé de 25 ans, né commune de Coron, Département de Maine et Loire demeurant en cette commune, fils de Michel Chabosseau cultivateur demeurant commune de Coron, Département de Maine et Loire et de Jeanne Brunet, ses père et mère
Et Marie Chéné âgée de 22 ans née et domiciliée en cette commune Département de Maine et Loire fille du défunt Germain Chéné menuisier de son vivant demeurant en cette commune Département de Maine et Loire et de Marie Egremond ici présente, ses père et mère
Et affichés au terme de la loi le 15 et le 22 Floréal dernier
De tout informé, de tout les quatre actes, il a été donné lecture par moi officier public au terme de la loi les dits époux présent ont déclaré prendre en mariage
L’un Marie Chéné, L’autre Michel-Victor Chabosseau
En présence de
Pierre Froger tisserand âgé de 69 ans demeurant en cette commune, Département de Maine et Loire, frère de l’épouse à cause de Catherine Chéné
Pierre Paquier, tisserand âgé de 35 ans, demeurant en cette commune, Département de Maine et Loire, ami de l’époux
Mathurin Brunet, bordier âgé de 45 ans, demeurant en cette commune, Département de Maine et Loire, ami des époux
Jean Brémond, bordier âgé de 26 ans, demeurant en cette commune, Département de Maine et Loire, ami des époux
C’est pourquoi, moi, Fradin, maire de cette commune, faisant ses fonctions d’officier public de l’état civil, ai prononcé qu’au nom de la loi les dits époux sont unis par le mariage et ont les dits époux et témoins déclarés ne savoir signé sauf le citoyen Paquier
Lecture donné aux parties comparantes – Signatures : Fradin et Paquier (2)

À toutes les époques, la présence des parents à la célébration du mariage, qu’il soit religieux ou civil, valait consentement.
Or dans notre exemple, les parents ne sont pas présents au mariage de leur fils, bien qu’ils aient déclarer consentir à son mariage lors de la sommation respectueuse qui leur a été présentée par le notaire.
Il est probable que leur consentement ne signifiait pas encore acceptation.

____________________________________________________________________________

(1 et 2) Archives Départementales du Maine et Loire, La Plaine, Naissances, Mariages, Décès, 1792-1812, 6E240/6
Source de l’image de l’entête : Paysans des Mauges, fin XVIIIe siècle, Archives départementales du Maine-et-Loire, 11Fi 437…

Thouars et les guerres de Vendée en 1793

5 mai 1793, l’armée vendéenne s’empare de Thouars

A Thouars, les forces républicaines, commandées par le général Quétineau, alignent 3 500 hommes. Les effectifs sont répartis de la façon suivante : 2 650 gardes nationaux divisés en cinq bataillons, 325 hommes du 8e bataillon de volontaires du Var, dit des Marseillais, 113 cavaliers divisés en cinq détachements et 62 canonniers des gardes nationales de Poitiers et Saint-Jean-d’Angély. Des volontaires de bataillons des Deux-Sèvres, de la Charente, de la Nièvre et de la Vienne sont également présents. (1) Les républicains disposent aussi de douze canons.

Les Vendéens sont quant à eux forts de 20 000 à 27 000 hommes. Entre un tiers et la moitié d’entre-eux sont armés de fusils. La cavalerie compte 750 hommes et l’artillerie dispose de six canons. Les insurgés sont menés par Jacques Cathelineau, Maurice d’Elbée et Jean-Nicolas Stofflet, Guy Joseph de Donnissan et Gaspard de Bernard de Marigny, Charles de Bonchamps et Jean-Louis de Dommaigné, Henri de La Rochejaquelein et Louis de Lescure. (2)

Sont présents aux côtés d’Henri de La Rochejaquelein, ceux de Saint Aubin de Baubigné, les Cochard, mais aussi, ceux de Coron, Michel-Victor Chabosseau et ses beaux-frères. Venant de Bressuire, René-Pierre Gellé et ceux de Pierrefitte se portent au pont de Saint Jean sous les remparts du Château. Les combattants vendéens des quatre familles sont tous à Thouars ensemble, sans se connaître et sans imaginer qu’un jour leurs descendants formeront une seule famille.

5 mai 1793 Les Vendéens attaquent Thouars (3)

Le matin du 5 mai, les Vendéens arrivent devant Thouars au niveau du village de Ligron, dans la commune de Sainte-Radegonde, en chantant le Vexilla Regis. Les deux armées sont séparées par un cours d’eau : le Thouet. Les Vendéens sont à l’ouest de la rivière et les républicains à l’est. Le passage est praticable sur trois points : au nord, au Gué-au-Riche, près du village de Pompois, à quatre kilomètres de la ville de Thouars ; au centre sur le pont de Vrines, près du village de Vrines ; et au sud, au pied des vieilles murailles de ville de Thouars, au bac de Saint-Jacques et au pont de Saint-Jean qui deviendra le « pont aux Chouans ».
La bataille s’engage à cinq heures du matin. Bonchamps attaque au Gué-au-Riche, La Rochejaquelein et Lescure au pont de Vrines, d’Elbée, Stofflet et Cathelineau au bac Saint-Jacques et Marigny et Donnissan au pont Saint-Jean.

Quétineau fait déployer 1 000 hommes du bataillon des Marseillais et du bataillon de la Nièvre avec trois canons sur les coteaux pour défendre le pont de Vrines, tandis 300 hommes constitués de volontaires de la Vienne, de gardes nationaux d’Airvault et de gardes nationaux à cheval commandés par Delivenne prennent position au Gué-au-Riche. La ville de Thouars est quant à elle située sur un haut promontoire et est protégée par de vieilles murailles en assez bon état de conservation. (4)

Les affrontements s’intensifient à partir de huit heures du matin et restent longtemps indécis sur tous les points. À Vrines, les républicains ont laissé le pont partiellement coupé et barré par une charrette de fumier renversée. Sur ce point, les chefs vendéens peinent à entraîner leurs hommes et la fusillade est si vive que La Rochejaquelein doit s’absenter un temps pour aller chercher des munitions. Par deux fois, Lescure se présente seul sur le pont, sous le feu des républicains, pour tenter d’entraîner ses hommes, mais sans succès. Finalement, à trois heures de l’après-midi, La Rochejaquelein, Lescure, un chef nommé Forest et un paysan franchissent seuls le pont. La masse des Vendéens s’élance alors et passe sur la rive droite. Pendant ce temps, au Gué-au-Riche, Bonchamps et Dommaigné, à la tête de la cavalerie, parviennent à venir à bout des volontaires de la Vienne et des gardes nationaux d’Airvault. Ils repoussent également la cavalerie républicaine qui fuit et prennent à revers les troupes au pont de Vrines, achevant de les mettre en fuite. Quétineau ordonne la retraite sous les murs de la ville. (5)

Les Vendéens marquent ensuite une pause pour faire traverser le gros de leurs troupes et leurs canons. Les patriotes reprennent un temps courage et se mettent en bataille au nord de la ville, confiants dans la nature du terrain. Mais les tirs des canons vendéens les font fléchir et ils se replient à nouveau derrière les murs de la ville.

Les Vendéens se ruent ensuite sur les remparts au niveau de la rue de Paris et tentent des créer des brèches sur les points les plus faibles des murs, aux moyens de piques et de pioches. La Rochejaquelein se hisse lui-même sur les épaules d’un combattant nommé Toussaint Texier, agrandit de ses mains une brèche de la muraille, depuis laquelle il fait ensuite feu sur les patriotes. Les insurgés parviennent finalement à enfoncer la porte et entrent dans la ville.

Les Vendéens au pied des fortifications (6)

Pendant ce temps, au pont de Saint-Jean, les canons commandés par Gaspard de Bernard de Marigny, ancien officier d’artillerie, finissent également par abattre la porte Maillot. Les forces de d’Elbée, Stofflet, Cathelineau et Donnissan s’engouffrent alors dans la ville par le sud. Les différentes colonnes font leur jonction dans le quartier Saint-Laon. (7)

Les Vendéens traversent le Pont neuf (aujourd’hui renommé Pont des Chouans) (8)

Le général Quétineau fait hisser le drapeau blanc et les combats s’achèvent entre 17 et 19 heures. Le juge de paix Redon de Puy Jourdain est chargé de la capitulation auprès de Maurice d’Elbée.

À l’exception de quelques volontaires marseillais qui s’enfuient à la nage, la petite armée de Quétineau est presque intégralement faite prisonnière. Les républicains laissent entre 500 et 600 morts et 3 000 prisonniers.
Le butin est également important. Les Vendéens capturent douze canons et s’emparent de plusieurs milliers de fusils et de munitions. Ils saisissent un trésor de 500 000 livres constitué d’objets d’or et d’argent dérobés dans les églises et d’une presse aux assignats.
Les prisonniers sont enfermés dans la cour du château, où ils demeurent 24 heures sans manger et presque sans boire, et sont dépouillés de leurs uniformes, qui sont brûlés. Ils sont finalement relâchés le 7 mai en échange du serment de ne plus porter les armes contre la Vendée.
Mis à part quelques insultes de la part de Stofflet, le général Quétineau est traité très courtoisement par les chefs vendéens. Il dîne avec eux au château et partage la chambre de Bonchamps dans l’hôtel Brossier de la Charpagne, son ancien quartier-général devenu celui de l’armée vendéenne. Il refuse les offres faites par les chefs royalistes de rejoindre l’armée vendéenne ou de demeurer comme prisonnier sur parole. Le 8 mai, il obtient un passeport qui lui permet de quitter Thouars et il se présente à Doué au général Leigonyer qui le fait mettre aux arrêts.

14 septembre 1793, la tentative de l’armée vendéenne pour reprendre Thouars, se solde par un échec

Le 14 septembre 1793, le général vendéen Louis de Lescure rassemble 2 000 hommes, pour la plupart, paysans des Mauges dont des membres de la famille Cochard pour empêcher la levée en masse dont les recrues devaient être rassemblées à Thouars.

En raison du faible nombre de gardes nationaux en poste, il aurait pu s’emparer de la ville mais ses hommes refusèrent d’attaquer de nuit. Le lendemain, au point du jour, il s’empare du pont de Vrines puis entre dans les faubourgs. Mais les gardes présents sur place ont été rejoints par les troupes républicaines, au nombre d’environ 20 000 hommes, commandés par le général Gabriel-Venance Rey basées à Airvault. En infériorité, l’armée vendéenne doit battre en retraite. Lescure rappelle ses soldats occupés et se retire en bon ordre. (9)

Les pertes vendéennes furent de 20 morts, les pertes des Républicains de 6 morts et 15 blessés.

______________________________________________________________________

(1) SAVARY Jean-Julien, Guerre des Vendéens et des Chouans, Tome 1, 1824
(2) GABORY Émile, Les Guerres de Vendée, Robert Laffont, 1912-1931réimpression 2009

(3) ROUSSEL Philippe, La croisade vendéenne (1793-1796), Thouars, 5 mai 1793, 1960, p 47
(4) AMIGLIO Daniel-Jean, Thouars et les armées vendéennes, cité dans « Histoire militaire des guerres de Vendée », COUTAU-BEGARIE Hervé et DORE-GRASLIN Charles (direction), Economica, 2010

(5) AMIGLIO Daniel-Jean, Thouars et les armées vendéennes, cité dans « Histoire militaire des guerres de Vendée », COUTAU-BEGARIE Hervé et DORE-GRASLIN Charles (direction), Economica, 2010
(6) Prise ​​de Thouars par les Vendéens en 1793, Lithographie, Anonyme, XIXe siècle
(7) SAVARY Jean-Julien, Guerre des Vendéens et des Chouans, Tome 1, 1824
(8) DRAKE Thomas, (1818-1895), Vue de Thouars, le Pont des Chouans, entre 1856 et 1860, BNF
(9) BLANCHARD Pierre, Histoire des batailles, sièges et combats des Français, depuis 1792 jusqu’en 1815, Imprimerie Imbert, 1818

René-Pierre Gellé, charron à Pierrefitte (Deux-Sèvres), lors des guerres de Vendée

René-Pierre Gellé est le 3ème fils de Joseph Gellé et de sa deuxième femme Marie Civrais, il est né le 28 juin 1759.
Le 15 novembre 1791, il se marie avec Marie Magdeleine Baudry. Il est alors âgé de 32 ans.
Le couple va donner naissance à 8 enfants entre 1792 et 1814.

René-Pierre exerce le métier de charron à Pierrefitte, berceau de la famille Gellé.
Il met son savoir-faire au service de l’armée royale d’Anjou et du Haut Poitou, en fabricant charrettes et carrioles pour transporter armes et vivres et participe aussi à certains combats.

Destruction et reconstruction de sa maison

La maison de René-Pierre Gellé est partiellement détruite, vraisemblablement lors des incursions des colonnes infernales en 1794.
Le document ci-dessous a été établi en 1808 et 1811. Il fait état des destructions et endommagements faits aux constructions lors des guerres de Vendée à Pierrefitte.
Sont listés : la valeur avant et après la reconstruction, si la maison a été reconstruite et le coût de reconstruction si la maison est toujours en ruine.
La maison de René-Pierre Gellé a été reconstruite en 1803, sa valeur a été estimée à 300 francs avant la destruction et à 600 francs après sa reconstruction.

Archives Départementales des Deux-Sèvres, Dossiers vendéens, destructions

Blessure

Il sera blessé par deux coups de sabre et d’un coup de bayonnette (baïonnette) comme nous l’apprends, la demande de secours de 1824 reproduite ci-dessous.
Dans quelle circonstance a-t-il été blessé ? Lors d’un combat ? Lors de la destruction de sa maison ?
La demande de secours indique : « Manque le certificat d’indigent ».
René Pierre était il indigent en 1824 ? ou est ce que, pour percevoir un secours, il fallait être reconnu indigent ?

Archives Départementales des Deux-Sèvres | 1815 – 1827 | AD79 R69-12, Archives militaires – Secours aux anciens soldats vendéens. Dossiers individuels (Parthenay – Rorthais)

Pourtant, à chaque naissance de ses enfants de 1792 à 1814, René-Pierre est identifié comme charron habitant la commune de Pierrefitte.
En 1824, il a 65 ans et n’est peut-être plus apte à travailler comme charron, travail au combien physique…

Il meurt, 12 ans plus tard, le 25 août 1836, à l’âge de 77 ans.

Le métier de charron

En hiver, le charron s’occupait de rentrer son bois et dès les beaux jours, les commandes affluaient, pour préparer le matériel utile aux moissons, construire ou réparer charrettes, tombereaux et carrioles. Il travaillait avec le forgeron en voiture pour le cerclage et le ferrage des roues. Des commandes lui étaient, aussi, passées pour des échelles, mangeoires, râteliers, brouettes, crèches et tonneaux.
Le charron pouvait être aussi appelé « embatteur de roues », « rodier » ou « royer ».

Au cœur du métier de charron était sa maîtrise de la roue, sa taille dépendant du type de véhicule sur lequel elle serait fixée. Le charron fabriquait les roues en construisant d’abord le moyeu (appelé la nef), les rayons et la jante en les assemblant à partir du centre de la roue vers l’extérieur. Le cerclage était réalisé par forge et cintrage. Cette opération consistait généralement à enfermer la roue dans un bandage en fer, placé à chaud au rouge sur le bois de la périphérie circulaire. Le fer se contractait alors en se refroidissant à température ambiante, le rétrécissement assurant le serrage de toutes les pièces assemblées. La roue devait être suffisamment solide pour supporter une lourde charge, mais surtout, être capable de résister aux surfaces inégales et rugueuses.

Un tour de charron

La réponse des révolutionnaires aux Vendéens : dépopulation ou génocide ?

Lors des guerres de Vendée, comme dans l’ensemble du territoire dit de la Vendée militaire, les villages de mes ancêtres : Coron, Les Cerqueux, (Maine -et Loire) Saint Aubin de Baubigné, Combrand et Pierrefitte (Deux-Sèvres) ont été quasi-intégralement ou partiellement détruits et les habitants ont fui leurs maisons. Dans un ouvrage collectif, dirigé par l’historien Jacques Hussenet un relevé exhaustif du nombre d’habitants des 735 communes du territoire en 1791, 1800, 1806 et 1820 a été réalisé. (2). La carte ci-dessous illustre la perte d’habitants plus ou moins forte selon les communes entre 1791 et 1800.

Source des données : Détruisez la Vendée, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Hussenet, Edition du Centre vendéen de recherches historiques, 2007, pages 583 à 621

La situation spécifique de chacun des villages :

Les réactions des révolutionnaires face aux soulèvements vendéens

Barère en juillet 1793 propose un plan de destruction totale : « L’inexplicable Vendée existe encore… Elle menace de devenir un volcan dangereux… Vingt fois les représentants, les généraux, le Comité lui-même nous ont annoncé la destruction prochaine de ces fanatiques… La Vendée est l’espoir des ennemis du dehors et le point de ralliement de ceux de l’intérieur… Détruisez la Vendée ! » (1)

Dès son arrivée en Vendée, au lendemain de Savenay, Turreau écrit au Comité de Salut Public : « Je vous demande une autorisation expresse ou un décret pour brûler toutes les villes, villages et hameaux de Vendée qui ne sont pas dans le sens de la Révolution et qui fournissent sans cesse de nouveaux aliments au fanatisme et à la royauté. » (2)

Face à la révolte des Vendéens, au nom de l’unité nationale, la répression devait être à la mesure du danger encouru par le régime issu de la Révolution comme Robespierre l’exprima au Comité de Salut Public : « Il faut étouffer les ennemis intérieurs de la République ou périr avec elle ; or, dans cette situation la première maxime de votre politique doit être qu’on conduit le peuple par la raison et les ennemis du peuple par la terreur… Cette terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. » (3)

Les destructions et massacres s’inscrivent dans cette logique incontestée. Dès le 1er octobre 1793 la Convention le proclame à l’armée de l’Ouest : « Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés ; le salut de la patrie l’exige, l’impatience du peuple français le commande, son courage doit l’accomplir… » (4)

Dès lors la mission exterminatrice passe avant les opérations militaires : « dépeupler la Vendée » dira Francastel en janvier 1794 ; « purger entièrement le sol de la liberté de cette race maudite » dira le général Beaufort au même moment.

Femmes et enfants sont condamnés avec circonstances aggravantes : les premières en tant que sillon reproducteur, « sont toutes des monstres », « les seconds sont aussi dangereux car brigands ou en passe de le devenir » dira Carrier (5)

Dépopulation ou génocide

Système de dépopulation dira Gracchus Babeuf en 1795 (6), génocide dira Reynald Sécher en 1986, volonté de punir la Vendée de la part de la Convention pour s’être opposé à la Révolution, sans aucun doute.

Combien de morts?

La deuxième question qui fait débat entre les historiens spécialistes des guerres de Vendée est le nombre de morts. Un consensus se dégage autour du chiffre de 170 000 morts.

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(1) CHASSIN, La Vendée patriote Tome 3 p170, cité par SECHER Reynald, «La Vendée-Vengé le génocide franco-français», Perrin 1986, réédition 2006
(2) CARRE, Le général Turreau et les Bourbons, 1980, cité par SECHER Reynald, «La Vendée-Vengé le génocide franco-français», Perrin 1986, réédition 2006
(3,4,5) SECHER Reynald, La Vendée-Vengé le génocide franco-français, Perrin 1986, réédition 2006
(6) BABEUF Gracchus, La guerre de la Vendée et le système de dépopulation, Les éditions du Cerf, Paris 2008

De l’écu de la Maison de Thouars à l’écu de la ville de Thouars

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