Portraits

Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet est un poète, écrivain et traducteur français. Il est né en 1925 à Moudon en Suisse. Après des études de lettres à Lausanne et à Paris, Jaccottet s’installe à Grignan dans la Drôme en 1953.

Son premier recueil de poèmes, « L’Effraie et autres poèmes », est publié en 1953. Il est suivi par de nombreux autres recueils, dont : L’ignorant (1958), Airs (1963), À la lumière d’hiver (1977), Cahier de verdure (1990), Après beaucoup d’années (1994), La Clarté des ombres (2011) …

Jaccottet est connu pour son style sobre et lyrique, ainsi que pour sa capacité à saisir la beauté des moments simples de la vie quotidienne.

Avec d’autres poètes ; Yves Bonnefoy, son ami André du Bouchet, Francis Ponge et d’autres, Jaccottet a appartenu à une génération de poètes français qui s’est caractérisée par son lyrisme après la Seconde Guerre mondiale.

Le travail de traduction de Jaccottet ne peut être séparé de sa propre production. Il a traduit en français du grec (l’Odyssée d’Homère), de l’allemand (Goethe, Hölderlin, Rilke et aussi les œuvres complètes de Robert Musil), de l’italien (Leopardi, Carlo Cassola, Giuseppe Ungaretti, Giovanni Raboni) et de l’espagnol (Góngora). Pour ses grands travaux de traduction, Jaccottet a reçu le Grand Prix National de Traduction en 1987.

Il est considéré comme l’un des plus grands poètes européens. En plus de son travail poétique, il a publié de nombreux ouvrages en prose, journaux intimes, réflexions sur la poésie et la traduction.
Au cours de sa carrière, Jaccottet a reçu de nombreux prix littéraires, dont le Grand prix national de la poésie en 1988, le prix Goncourt de la poésie en 2003, et le prix de la Bibliothèque nationale de France en 2010. Il a également été élu membre de l’Académie française en 2004.

Jaccottet est connu pour son engagement en faveur de l’environnement et de la protection de la nature, ainsi que pour son opposition à la guerre et à la violence. Il était également un fervent défenseur de la langue française et de la traduction littéraire.

Philippe Jaccottet est décédé le 24 février 2021 chez lui, à Grignan (Drome). Il est considéré comme l’un des plus grands poètes de langue française du XXe siècle

L’effraie
Je sais maintenant que je ne possède rien
pas même ce bel or qui est feuilles pourries
Encore moins ces jours volant d’hier à demain
à grands coups d’ailes vers une heureuse patrie

Elle fut avec eux, l’émigrante fanée
la beauté faible, avec ses secrets décevants
vêtue de brume. On l’aura sans doute emmenée
ailleurs, par ces forêts pluvieuses. Comme avant

je me retrouve au seuil d’un hiver irréel
où chante le bouvreuil obstiné, seul appel
qui ne cesse pas, comme le lierre. Mais qui peut dire
quel est son sens? Je vois ma santé se réduire

pareille à ce feu bref au-devant du brouillard
qu’un vent glacial avive, efface. Il se fait tard.

Philippe Jaccottet, L’effraie, Gallimard, 1954

Les nouvelles du soir
A l’heure où la lumière enfouit son visage dans notre cou, on crie les nouvelles du soir, on nous écorche. L’air est doux. Gens de passage dans cette ville, on pourra juste un peu s’asseoir au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert, après avoir mangé en hâte; aurais-je même le temps de faire ce voyage avant l’hiver, de t’embrasser avant de partir? Si tu m’aimes retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins juste pour le printemps, qu’on nous laisse tranquilles longer la tremblante paix du fleuve, très loin jusqu’où s’allument les fabriques immobiles…

Mais pas moyen. Il ne faut pas que l’étranger qui marche se retourne, ou il serait changé en statue: on ne peut qu’avancer. Et les villes qui sont encore debout brûleront. Une chance que j’aie au moins visité Rome, l’an passé, que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence, regardés encore une fois, vite embrassés, avant que l’on crie « Le Monde » à notre dernier monde ou « Ce soir » au dernier beau soir qui nous confonde…

Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel que le courant qui l’use, et ses fumées au ciel ont plus de racines que nous. C’est inutile de nous forcer. regarde l’eau, comme elle file par la faille entre nos deux ombres. C’est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.

Philippe Jaccottet, L’effraie, Gallimard, 1954

Dans un tourbillon de neige
Ils chevauchent encore dans les espaces glacés,
les quelques cavaliers que la mort n’a pas pu lasser.
Ils allument des feux dans la neige de loin en loin, à chaque coup de vent il en flambe au
moins un de moins.
Ils sont incroyablement petits, sombres, pressés, devant l’immense, blanc et lent malheur à terrasser.
Certes, ils n’amassent plus dans leurs greniers ni or
ni foin, mais y cachent l’espoir fourbi avec le plus grand soin.
Ils courent les chemins par le pesant monstre effacés, peut-être se font-ils si petits pour le mieux chasser ?
Finalement, c’est bien toujours avec le même poing qu’on se défend contre le souffle de
l’immonde groin.

Philippe Jaccottet, L’ignorant, Gallimard, 1958

Le petit verger de cognassiers
Autre chose vue au retour d’une longue marche sous la pluie, à travers la portière embuée d’une voiture : ce petit verger de cognassiers protégé du vent par une levée de terre herbue, en avril.
Je me suis dit (et je me le redirai plus tard devant ces mêmes arbres, en d’autres lieux) qu’il n’y avait rien de plus beau, quand il fleurit, que cet arbre-la. J’avais peut-être oublié les pommiers, les poiriers de mon pays natal.
Il paraît qu’on n’a plus le droit d’employer le mot beauté. C’est vrai qu’il est terriblement usé. Je connais bien la chose, pourtant. N’empêche que ce jugement sur des arbres est étrange, quand on y pense. Pour moi qui décidément ne comprends pas grand-chose au monde, j’en viens à me demander si la chose « la plus belle », ressentie instinctivement comme telle, n’est pas la chose la plus proche du secret de ce monde, la traduction la plus fidèle du message qu’on croirait parfois lancé dans l’air jusqu’à nous ; ou, si l’on veut, l’ouverture la plus juste sur ce qui peut être saisi autrement, sur cette sorte d’espace où l’on ne peut entrer mais qu’elle dévoile un instant. Si ce n’était pas quelque chose comme cela, nous serions bien fous de nous y laisser prendre.
Je regardais, je m’attardais dans mon souvenir. Cette floraison différait de celle des cerisiers et des amandiers. Elle n’évoquait ni des ailes, ni des essaims, ni de la neige. L’ensemble, fleurs et feuilles, avait quelque chose de plus solide, de plus simple, de plus calme ; de plus épais aussi, de plus opaque. Cela ne vibrait ni ne frémissait comme oiseau avant l’envol ; cela ne semblait pas non plus commencer, naître ou sourdre comme ce qui serait gros, d’une annonce, d’une promesse, d’un avenir. C’était là, simplement. Présent, tranquille, indéniable. Et, bien que cette floraison ne fût guère plus durable que les autres, elle ne donnait au regard, au cœur, nulle impression de fragilité, de fugacité. Sous ces branches – là, dans cette ombre, il n’y avait pas de place pour la mélancolie…

Philippe Jaccottet, Blason vert et blanc, recueil Cahier de verdure, Gallimard, 1990

Comment fleurit la rose trémière
Comment fleurit la rose trémière : de bas en haut de sa tige, à mesure que l’été passe (tandis qu’au pied de la plante les larges feuilles rouillent, se déchirent, quelquefois tombent en loques), cette façon de la floraison de se réfugier de plus en plus haut, cela m’a surpris, un jour de juin, et fait penser au soleil du soir qui fleurit en or au sommet des arbres, en rose à la cime des montagnes, de plus en plus haut, lui aussi.

Philippe Jaccottet, Une couronne, recueil Après beaucoup d’années, Gallimard, 1994

A la brève rose du ciel d’hiver
A la brève rose du ciel d’hiver
on offre ce feu de braises
qui tiendrait presque dans la main

(« Cela ne veut rien dire », diront-ils,
« cela ne guérit de rien,
ne sécherait même pas une larme…)

Pourtant, voyant cela, pensant cela,
le temps d’à peine le saisir,
d’à peine être saisi,
n’avons-nous pas, sans bouger, fait un pas
au-delà des dernières larmes ?

Philippe Jaccottet, recueil Après beaucoup d’années, Gallimard, 1994

France Culture — Wikipédia  Céline Leclère – vendredi 26 février 2021

L'écrivain Philippe Jaccottet à Zurich en 2008L’écrivain Philippe Jaccottet à Zurich en 2008 © Maxppp – AYSE YAVAS/KEYSTONE

L’écrivain et traducteur Philippe Jaccottet, mort ce 24 février 2021, était l’un des poètes de langue française les plus inventifs, mais aussi l’un des plus lus, traduits et étudiés. Au fil de rares entretiens, retour sur une œuvre et un parcours qui ont toujours veillé à « l’immédiateté au monde ».

Ecrivain suisse de langue française, Philippe Jaccottet était l’un des poètes les plus inventifs et prolifiques de sa génération. Mort une semaine avant la parution de ses derniers textes, Le Dernier livre de Madrigaux et La Clarté Notre-Dame (à paraître aux éditions Gallimard le 4 mars), il laisse une œuvre d’une apparente simplicité et d’un accès très immédiat, habitée par la nature — il arpentait sans relâche les collines de la Drôme où il avait élu domicile — mais aussi par les rêves suscités par cette nature. 

De son premier recueil, L’Effraie et autres poèmes (1953) à L’Encre serait de l’ombre – Notes, proses et poèmes (1946-2008), l’écrivain est resté fidèle à une poésie qui tente de dire l’immédiateté, l’insaisissable, et de concilier « la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. » Une poésie marquée au coin de l’incertitude et de la fragilité qui sera récompensée par le Goncourt de la poésie en 2003, et vaudra à son auteur l’honneur d’entrer dans la Bibliothèque de la Pléiade de son vivant, en 2014. Cette conscience aiguë de la fragilité du langage face à ce qui détruit le monde, Philippe Jaccottet la résumait ainsi : « Les seules réalités positives que l’on peut opposer à la dégradation générale et au nihilisme sont tellement évasives, tellement frêles, qu’elles sont en quelque sorte improbables. » (France Culture, 2001). 

Une vie placée sous le signe du doute et de l’effacement

Né le 30 juin 1925 à Moudon, dans le canton de Vaud (Suisse), Philippe Jaccottet commence à publier au début des années 1950. Dans L’Ignorant publié en 1957, il écrit à seulement 32 ans, comme on affirme un programme : « L’effacement soit ma façon de resplendir. » 
S’il fréquente dans sa jeunesse les cercles littéraires, où il côtoie Jean Paulhan, Francis Ponge ou Jean Tardieu et devient l’ami de poètes de sa génération comme Yves Bonnefoy, André Du Bouchet, André Dhôtel, Pierre Leyris ou Henri Thomas, Philippe Jaccottet va rapidement faire sienne la maxime de Nietzsche « Tu ne peux pas être à la fois un écrivain et un héros de la culture ». 
Dès 1953, il décide de s’installer, en compagnie de sa femme, la peintre Anne-Marie Haesler-Jaccottet, dans le village de Grignan dans la Drôme, afin de fuir tout ce qui aurait pu le divertir de l’écriture.

Philippe Jaccottet chez lui, à Grignan, en novembre 2002 © Maxppp – Fabrice Anterion / Le Dauphiné Libéré

En juin 1956, Philippe Jaccottet reçoit pour son recueil L’Effraie, paru en Suisse trois ans plus tôt, le Prix Rambert, décerné par un jury d’étudiants de l’Université de Lausanne. Dans son discours de remerciement, il écrit : « Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire ? » (Une transaction secrète, Gallimard, 1987). Cette méfiance vis-à-vis des mots et de la parole, ce doute quant à leur capacité à exprimer « les choses les plus importantes de la vie« , l’écrivain la conservera toute sa vie.

Eloge du doute

Admirateur de la pensée de Simone Weil, Philippe Jaccottet avouait pourtant qu’il se demandait comment la philosophe pouvait être aussi affirmative dans ses écrits. Il confiait, au micro d’Alain Veinstein, que la certitude était la chose du monde qui lui était la plus étrangère : « Rien n’est plus éloigné de ma nature. » Ces doutes, cette incertitude qui formaient le cœur de son rapport au monde, Philippe Jaccottet leur avait donné une fonction : celle de détonateur, de moteur même, de sa poésie. Toute son œuvre procède de cet état obscur, confus, de ce sentiment d’égarement face au monde : « S’il n’y avait pas le doute, il n’y aurait pas ces moments inespérés. »

Cette ignorance qu’il convoquait dans le titre de l’un de ses premiers recueils, Philippe Jaccottet la revendiquait encore des dizaines d’années plus tard, même s’il convenait qu’elle s’était au fil de sa vie déplacée, du champ de l’écriture à celui plus vaste, des questions existentielles : « J’ai le sentiment d’un accord plus grand que par le passé avec mon travail, je sais à présent que ce que je peux faire de moins mal, c’est me servir d’un don poétique, qui est la seule chose que je possède. Le doute s’est déplacé sur la totalité de la condition humaine, je comprends de moins en moins pourquoi je suis ici. Ce n’est pas par coquetterie que j’ai appelé un de mes livres « L’Ignorant ». Je ressens une ignorance profonde, qui s’est aggravée avec le temps.

La poésie comme un état de grâce

Simone Weil affirmait que « les biens les plus importants ne doivent pas être recherchés mais attendus« . A cette phrase qu’il aimait citer, Philippe Jaccottet ajoutait : « même pas attendus, il faudrait qu’ils vous viennent en pensant à autre chose. »
C’est à cet état de totale disponibilité au monde que l’écrivain attribuait l’écriture des poèmes qu’il considérait comme les plus aboutis : ceux rassemblés dans le recueil Airs-Poèmes 1961-1964 (Gallimard) ou encore certaines des notes publiées dans La Semaison. Carnets 1954-1979 (Gallimard). Dans ce même « Du jour au lendemain », il évoquait « ces éclaircies mystérieuses, si difficiles à saisir » et, tout en se méfiant du mot « grâce« , les expliquait en les reliant à la pensée taoïste du Wuwei : « Les poèmes les plus lumineux m’ont été le plus aisément donnés, ils sont sortis de ma tête sans retouche. C’est pour cela que je dis qu’il y a peut-être un peu de taoïsme dans ma démarche. Je ressens la nécessité de me laisser imprégner d’une certaine passivité d’écoute et d’accueil du monde extérieur, sans un trop grand contrôle de la raison. Si je devais décrire mon rapport à la poésie, ce serait celui de quelqu’un qui se laisse aller au fil du courant d’une rivière, mais qui a quand même une rame pour diriger son bateau. »

Une œuvre de traducteur

Philippe Jaccottet était aussi un immense traducteur. Couronnée par le Grand prix national de Traduction en 1987, cette autre œuvre — d’Homère à Goethe — presque aussi impressionnante que son œuvre poétique, aura occupé une grande partie de sa vie. Au micro d’Alain Veinstein, il expliquait en 2001 que cette activité lui a longtemps semblé concurrencer sa poésie : « Je me suis plaint longtemps du temps que les traductions me prenaient. Mais aujourd’hui, je me dis que je n’aurais pas écrit plus de livres, ni de meilleurs livres si j’avais été rentier. » C’est à ce travail ardent et passionné que l’on doit notamment la réception en France de l’œuvre de Robert Musil (1880-1942), dont la traduction de L’Homme sans qualités, commencée en 1955 ne s’achèvera que trente ans plus tard. Mais aussi une part très importante de celle de Rainer Maria Rilke (1875-1926) ou Friedrich Hölderlin (1770-1843) dont il s’est chargé de l’édition des œuvres complètes dans la Bibliothèque de La Pléiade. A côté de ces grands noms de la littérature — auxquels il faudrait encore ajouter Platon et Thomas Mann — Philippe Jaccottet a aussi permis de faire découvrir ou redécouvrir des écrivains inconnus ou tombés dans l’oubli comme l’Espagnol Luis de Góngora (1561-1627), l’Italien Giuseppe Ungaretti (1888-1970) ou le Russe Ossip Mandelstam (1891-1938).

Un poète entré à la Pléiade de son vivant, et enseigné à l’Université

En 2014, Philippe Jaccottet a été le 15e écrivain à entrer de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade, le troisième poète après Saint-John Perse (1887-1975) et René Char (1907-1988). L’écrivain participe alors à l’édition de ses œuvres complètes (à l’exception de son œuvre de traducteur) en vers et en prose, et dans l’ordre chronologique de l’écriture. Couvert de prix littéraires, traduit et lu dans le monde entier, Philippe Jaccottet était aussi l’un des poètes contemporains qui a fait l’objet de plus de thèses et de critiques. S’il était très reconnaissant à l’université d’avoir fait, depuis les années 1980, une telle place à son œuvre, et d’en avoir permis une large réception auprès d’un public d’étudiants et de chercheurs, l’écrivain avouait rechercher dans sa retraite drômoise quelque chose d’un rapport au monde plus naturel et plus immédiat : « Plus on est lu, plus on est commenté, plus on risque de se voir imposer, même dans le monde discret de la poésie, une sorte de personnage, et par conséquent d’avoir à épouser les traits de celui-ci. C’est comme se regarder dans un miroir flatteur, cela fait peser une menace sur cette immédiateté du rapport au monde que je voudrais conserver aussi longtemps que possible. C’est la raison de ma discrétion, cela n’a rien à voir avec de la modestie. »

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Yvon Le Men

Dire le monde par la poésie ? Yvon Le Men le fait depuis toujours.

Depuis son premier livre Vie (1974), écrire et dire sont les seuls métiers d’Yvon Le Men : « L’écriture, c’est la solitude et l’absence. La scène, c’est la présence et le partage. J’ai besoin de ces deux chemins. » Depuis 1972 il a donné des récitals dans de nombreuses villes de Bretagne, de France et dans le monde. À Lannion, où il vit, il crée les soirées « Il fait un temps de poème », où il se fait le passeur des poètes et des écrivains du monde entier. Programmateur aux côtés de Michel Le Bris, il instaure dès 1997 un espace dédié à la poésie au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Il est l’auteur d’une œuvre poétique importante à laquelle viennent s’ajouter dix récits, deux romans et un recueil de nouvelles. Ses poèmes, livres ou anthologies sont traduits dans une vingtaine de langues.

Goncourt de la poésie, un genre trop rarement mis à l’honneur hors les sentiers balisés, un grand voyageur des mots et superbe poète, le Breton Yvon Le Men, né en 1953 à Tréguier. « Un passeur qui prend le temps d’écouter le monde et interroge les mots. »

1978 – Centre d’Animation de la Doutre (le CAD) dans le cadre des Hootenannys (1) organisées par « La Lucarne » (Le groupe folk angevin Ellebore, Patrick Fradet (2) et moi)
Yvon Le Men vient dire ses poèmes.

Depuis plusieurs mois, j’ai croisé la route de NEVENOE (3), j’ai échangé avec Mary Lelez chargée de la promo des artistes de la coopérative et Gérard Delahaye (4) est venu se produire au CAD.

Yvon a déjà écrit 3 recueils et enregistré un disque :

Un homme qui passe (Vie, 1974)
Dehors les paysans qui refusent la misère
Ils ont habillé leurs désirs
D’une veste de velours ancienne et propre.
L’homme a levé le poing,
Dehors une main tendue,
Un regard naïf,
En dedans un cœur qui a saigné
D’une source de vie.

Faut que j’écrive sinon je m’arrête (En espoir de cause, 1975)
et j’attends demain
alors le temps mort
c’est-à-dire la mort mélangée dans la boue
du talus où il y avait autrefois des primevères
de mon cerveau où il y avait autrefois toi
j’interdis à la vie de mourir
je n’ai pas de pouvoir

l’attente
demander au voisin de l’accident
à des prières grises d’hôpital
à la couleur bleue de la gendarmerie
à rien
ils ne te connaissent pas et je ne suis pas ton père

ils ne savent pas que tu n’es peut-être pas morte
mais seulement partie…

On a marché bras à bras (Dis c’est comment la terre,1976)
On a marché bras à bras
sans rien prononcer
pour ne pas déflorer n’importe quand
cette morale des choses et des mots
orchestrée par le vent et le langage le plus simple
le plus noble.

(1) La hootenanny est un rassemblement de musiciens folk de caractère festif aux États-Unis. Ce sont Woody Guthrie et Pete Seeger qui baptisèrent ainsi leurs réunions musicales hebdomadaires à New York dans les années 1950.
La Lucarne organisera en 1977 et 1978 des rencontres (hootenanny) entre artistes en devenir ou confirmés tous les mardis soir. Des bœufs débridés, de la musique, du théâtre… et une fois par mois un concert, une représentation d’artistes connus ou en voie de reconnaissance.
J’ai le souvenir d’un mime syrien, sourd qui débarquera un de ces mardis soirs et qui embarquera tous ceux qui étaient là dans un moment d’émotions, de larmes non contenues devant tant de tendresse et de poésie exprimées.

(2) Patrick Fradet. Nos routes se sont si souvent croisées… https://www.patrickfradet.com/

(3) NEVENOE
Névénoé est une coopérative d’expression populaire et un label de musique breton, fondée par Patrick Ewen et Gérard Delahaye en 1973.
De 1973 à 1982, la coopérative a produit 13 LP et onze 45 tours de chanson, poésie, musique folklorique, jazz et rock, dont :
1973 La Faridondaine, Gérard Delahaye, NOE 30001
1973 Beggin’ I will go, Patrick Ewen, NOE 30002
1974 Musiques Celtiques pour Cornemuses, Pib Meur, NOE 30003
1975 Annkrist, Annkrist, NOE 30004
1975 Yvon Le Men, Yvon Le Men, NOE 30005
1976 Le grand cerf-volant, Gérard Delahaye, NOE 30006
1976 Basse-Danse, Melaine Favennec, NOE 30007
1976 Marc’h Gouez, Kristen Noguès, NOE 30008
1978 Le Printemps, Gérard Delahaye, NOE 30009
1978 Chansons simples et chants de longue haleine, Melaine Favennec, NOE 30010

(4) Gérard Delahaye. Nos routes se sont moins croisées mais quand même… Comment ne pas se souvenir de cette soirée à La Crilousière où nous nous retrouvâmes à une dizaine à manger et dormir dans notre refuge de 40m² dans la forêt entre Marcé et Montigné les Rairies. Gérard était accompagné de ses musiciens dont Daniel Paboeuf, Patrick Fradet était de la partie…
https://www.gerarddelahaye.fr/

Vue sur le Mont
Jamais fenêtre
ne fut si justement posée
dans le paysage

d’où
seconde après seconde
les étoiles pénétraient dans le jour
par le centre de la seconde

d’où
image après image
les lumières pénétraient dans le Mont
par le centre de la Merveille

qui disparaissait peu à peu
pas à pas, pierre à pierre
sous une autre merveille.

Jamais fenêtre n’ouvrit autant d’images
dans ce lieu
où la mer et le Mont
ont survécu
à tant de morts et de marées

Poésie 1, N°41, mars 2005 « Passeurs de Mémoire »
Le cherche-midi éditeur, 2005

L’alphabet
Quand tu apprends l’alphabet
Ne laisse pas tomber une lettre
Car si elle se blesse
Tu ne trouveras plus le mot pour appeler
Quand tu apprends l’alphabet
Et que le Z te paraît bien loin du A
Demande à ta maman une chanson
Pour finir le chemin
Quand tu apprends l’alphabet
N’oublie pas le W
Car même s’il est le plus costaud
Il ne sort pas souvent et se sent un peu triste
Quand tu apprends l’alphabet
Rappelle toi qu’avec vingt-six lettres
On peut faire beaucoup de mots
Et tu pourras les partager
Avec tes parents, tes amis, tes secrets.

Yvon Le Men, poète du bord du monde

Ouest-France Renée-Laure EUZEN. Publié le 16/06/2019

Le poète du Trégor (Côtes-d’Armor), Yvon Le Men, vient de recevoir le prix Goncourt de poésie pour l’ensemble de son œuvre. Une reconnaissance que l’artiste de 66 ans partage volontiers.

Du Trégor à la Chine, le poète Yvon Le Men balade la musique de ses mots. En novembre, il sortira d’ailleurs un disque.

Du Trégor à la Chine, le poète Yvon Le Men balade la musique de ses mots. En novembre, il sortira d’ailleurs un disque.
D’aussi loin qu’il s’en souvienne, la poésie l’a toujours habité. Yvon Le Men était enfant lorsqu’il a pris conscience de la puissance des mots.  J’avais douze ans. Je venais d’enterrer mon père. Et je me suis dit qu’il y avait forcément un lien pour relier la terre et le ciel. Pour moi, ça a été la poésie. 
Issu d’un milieu modeste, l’enfant de Sainte-Renaud, hameau niché entre Minihy-Tréguier et La Roche-Jaudy, a toujours été entouré de livres et de mots.  Par mon père, c’était davantage la tradition orale. Ma mère, elle, faisait du théâtre amateur. 
Son premier recueil, Vie, paraît lorsqu’il a 21 ans. Avec le recul, aujourd’hui, il sourit en pensant à ses textes du début… Sans pour autant les renier.  Est-ce que l’on s’améliore avec l’âge… en voilà une question. J’avoue que je n’ai pas forcément la réponse. 

Raconter plutôt que dire
Rester en marge tout en étant dans le monde, au bord, livrer  un regard décalé , tel qu’il le dit lui-même, voilà selon Yvon Le Men la place du poète. Un jour émerveillé en observant le vol d’un héron sur le Léguer depuis le chemin de halage de Lannion, un autre bouleversé de voir sa mère, au crépuscule de sa vie, avancer doucement vers la mort…  Quinze jours avant qu’elle ne décède, je lui ai dit : je t’emmène où tu veux. Elle m’a répondu : allons à Port-Blanc. On s’est assis sur un banc, sans parler pendant une heure.  Une scène qui lui inspirera ce vers Elle est assise dans ses 40 kilos devant la mer :  Je n’ai pas osé le lui dire… 
Dire, c’est d’ailleurs pour l’homme de lettres un mot qu’il n’apprécie pas.  Je préfère raconter un poème.  Les siens, comme ceux des autres. Il n’est pas avare de vers, d’où qu’ils viennent, de Finlande, de Chine ou encore d’Haïti. Mais il garde un profond attachement à son Trégor natal, et à la Bretagne qu’il parcourt régulièrement au gré de ses différents projets. La poésie l’a mené dans le quartier Maurepas à Rennes ou dans la campagne du Coglais, aux confins du Mont-Saint-Michel. Il en a d’ailleurs tiré Aux Marches de Bretagne, un recueil illustré par le dessinateur costarmoricain, Emmanuel Lepage. Au pied des tours comme en bordure des champs, il a trouvé des gens qui  ont besoin qu’on les écoute .
Loin du cliché du poète replié sur ses propres émotions, l’homme ne se cache pas son inquiétude sur l’état du monde, confronté à la montée des nationalismes et à l’égoïsme brutal des Bolsonaro, Trump, Orban…  Et pourtant, il tient à garder sa part d’enfant.  Il ne faut jamais quitter l’enfant qu’on a été. En le faisant, on souffre peut-être moins, mais on est moins vivant.

L’enfant en nous
De son enfance, il a gardé des vers qui lui ont permis de nourrir Une île en terre, le premier tome de sa trilogie, Les continents sont des radeaux perdus. Un titre qu’il porte en lui depuis une trentaine d’années, confie-t-il. Du Trégor à la Chine, au fil des trois tomes, Yvon Le Men questionne l’humanité sur son rapport à l’autre. « Va à l’étranger comme chez ton ami et chez ton ami comme à l’étranger ».
Ce vendredi, la ville de Lannion où il vit l’a honoré pour son prix. C’est avec ses amis chinois et allemand qu’Yvon Le Men a partagé ce moment. Si loin, si proche… les mots s’affranchissent des frontières. Et lui qui sillonne la France et le monde saut de quoi il parle. « Quand j’étais jeune, j’ai fait 2 000 kilomètres pour un seul vers. »
Bientôt, il reprendra la route pour sillonner la Bretagne, depuis Sainte-Tréphine.  J’ai assisté aux obsèques du chanteur Yann Fanch Kemener, lui aussi était un poète. Pour lui, j’ai dit un texte de Xavier Grall. Ce jour-là quelque 1 500 personnes étaient réunies dans la petite église. Cette image m’a bouleversé. 
Trilogie Les continents sont des radeaux perdus (Une île en terre, Le poids d’un nuage, et Un cri fendu en mille) aux éditions Bruno Doucey et Aux Marches de Bretagne illustré par Emmanuel Lepage aux éditions Dialogues.

Yvon Le Men, par Michel Le Bris

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© Eric Legret

Yvon Le Men Michel Le Bris
Ma première rencontre avec Yvon Le Men date de l’après-68 – sans doute en 1975, car venait de paraître son premier livre, chez J.-P. Oswald. C’était dans la grande cour du musée des Jacobins, bondée et en effervescence, à Morlaix. Un jeune poète, regard fiévreux, le poing brandi, soulevait la foule autour de lui, et c’était bien la première fois que je voyais un meeting où des poèmes avaient plus de force que les slogans. Le poing brandi, depuis, est devenu une main ouverte, sans que jamais il cède sur son choix d’existence : s’il est quelqu’un répondant à ce que Maurice Clavel exprimait si bien dans un petit film fameux, L’Insurrection de la vie, c’est bien lui, dont le premier recueil publié avait justement pour titre Vie.
Beau programme, dira-t-on – surtout si on l’entendait au sens strict : abandonnant ses études, n’avait-il pas fait le pari, dans la folie de mai, de « vivre en poésie » ? À comprendre dans tous les sens de « vivre », dont le plus difficile : économiquement. Et l’extraordinaire est qu’il a tenu ferme depuis, vivant de ses livres et de ses spectacles, devenu le plus grand poète de Bretagne, poète aussi du monde entier, traduit en plus de dix langues…
Vivre en poésie – cela aurait-il pu s’imaginer hors de Bretagne ? Je n’en suis pas certain, tant « Bretagne est poésie » depuis des siècles, tant l’imaginaire, ici, se nourrit du poème du monde, tant « l’être ensemble » s’y tisse de musiques et de mots. C’est pourtant un poète du soleil qui fut le déclencheur de sa vocation, Jean Malrieu, pour cette simple phrase : « Le bruit court que l’on peut être heureux. » Xavier Grall, un peu plus tard, puis l’immense Guillevic, Claude Vigée : les plus grands auront su très vite le reconnaître comme un des leurs.
Vivre en poésie, vivre de sa poésie et uniquement d’elle… Il se sera donc fait diseur, comédien, passeur de mots et de poètes, brûlant sa vie sur scène, des plus grandes aux plus petites des villages de Bretagne et d’ailleurs, loin, très loin des chapelles, des clans, des modes éphémères. Parce que pour tenir ce pari d’existence, il faut être un peu fou, certes, mais surtout d’une exigence absolue, stylistique et morale, excluant par avance affèteries postmodernistes et verbiages mondains, tissant de livre en livre une œuvre forte, originale. Nous voulions affirmer l’urgence de la poésie en ces temps de crise et combien « l’être ensemble » se nourrit de la perception d’une dimension poétique de l’être humain : poète du plus près, de soi et des autres, et poète du plus loin, Yvon Le Men, au fil des années, aura su faire du festival, dans la salle Sainte-Anne à Saint-Malo comme à Bamako, à Port-au-Prince, à Haïfa, à Rabat, à Dublin, à Sarajevo, un lieu de partage où « vivre en poésie » avec lui et ses amis poètes, le temps du festival. Et de cela je tenais, ici, à lui dire merci.

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Rainer Maria Rilke 

Rainer Maria Rilke né le 4 décembre 1875 à Prague en Bohème est le fils d’un employé des chemins de fer, Josef Rilke, et de sa femme Sophie, dite « Phia ».
Sa famille le destine très rapidement à la carrière des armes. Entre 1886 et 1891, il est placé comme pensionnaire dans les écoles militaires de St-Pölten, puis de Mährisch-Weisskirchen, dont il est renvoyé en 1891 pour inaptitude physique.
Rilke écrit déjà des poèmes et des nouvelles.

En 1895, il passe son baccalauréat à Prague et commence des études d’histoires de l’art et de littérature.
En 1896, il part pour Munich où il entreprend des études de philosophie.
En mai 1897, il rencontre Lou Andreas-Salomé, qui a alors 36 ans. Leur amour enflammé se transforme progressivement en amitié réciproque et en admiration mutuelle, jusqu’à la fin de leur vie ; elle lui fait changer son prénom de René Maria en Rainer Maria.
Il voyage en Italie puis en Russie avec Lou et son mari. Il rencontre à cette occasion, en 1899, Léon Tolstoï.

1900, Lou Andreas-Salomé et Rilke en Russie, ici avec le poète Spiridon Drozin

Rilke passe l’été 1900 à la colonie de Worpswede (Basse Saxe, Allemagne), où il rencontre la peintre Paula Modersohn-Becker et Clara Westhoff, sculptrice et ancienne élève d’Auguste Rodin.


Clara Westhoff par Paula Modersohn-Becker, 1905
En 1901, il épouse Clara Westhoff ; le couple s’installe à Westerwede, près de Worpswede et de cette union naît une fille unique, Ruth.

Entre août 1902 et juin 1903, Rilke séjourne pour la première fois à Paris, résidant 11, rue Toullier, pour y rédiger une monographie de Rodin.
Cette période est également marquée par l’angoisse et un sentiment d’oppression que Rilke ressent au contact de Paris, entre autres à la vue des hôpitaux et de la misère. Il traduira ces impressions dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Cette œuvre est considérée, aussi bien en raison de sa forme que de ses thèmes, comme le premier roman moderne de langue allemande.
De 1903 à 1904, Rilke séjourne avec Clara à Rome dans un atelier d’artiste situé dans la Villa Strohl-Fern, puis il se sépare de Clara, voyage en Suède et revient à Paris, où il devient entre 1904 et mai 1906 le secrétaire de Rodin.
De 1907 à 1910, il voyage dans toute l’Europe et au-delà, Afrique du Nord, Égypte, Berlin, Espagne, Venise, Aix-en-Provence, Arles, Avignon.
Il abandonne peu à peu la prose pour se consacrer à la poésie, plus apte selon lui à restituer les « méandres de l’âme ».

En 1910, il fait la rencontre décisive de la princesse Marie von Thurn und Taxis, dans son château de Duino, alors en territoire autrichien, sur les bords de l’Adriatique. Elle l’héberge fréquemment et devient son mécène. A Duino, il commence la rédaction de ses célèbres Élégies de Duino, considérées comme l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Rilke se trouve à Munich, comme bien des écrivains et intellectuels allemands, il exprime un certain enthousiasme pour la guerre dans les Cinq chants. Il rejette toutefois très rapidement cet élan d’enthousiasme pour déplorer cette guerre et s’enfermer dans un silence presque complet en ce qui concerne sa production poétique.
En 1916, il est mobilisé dans l’infanterie, mais revient rapidement à la vie civile. De 1914 à 1916, Rilke entretient une liaison tumultueuse avec la peintre Lou Albert-Lasard.

À partir de 1919, il s’installe en Suisse et compose plusieurs recueils de poésies en français. Sitôt arrivé, il y retrouve Baladine Klossowska, qu’il avait connue en 1907 à Paris, avec son époux, Erich Klossowski. Elle vit à présent seule à Berlin, avec ses deux fils, Pierre Klossowski et Balthazar dit Balthus (le futur peintre). Elle a onze ans de moins que lui. Ils deviennent amants. Elle s’installe en Suisse, non loin de chez lui. Rilke se prend d’affection pour les deux enfants et encourage le talent qu’ils affirmeront l’un et l’autre, en effet, à l’âge adulte.

De 1921 à sa mort en 1926, c’est à Veyras, dans le canton du Valais en Suisse, non loin de Sierre, de Grimentz et de Zinal que Rilke a trouvé refuge dans la tour de Muzot (prononcer « Muzote »), dressée au-dessus des vignes. Un petit château médiéval, un brin austère, avec sa frise singulière de pignons à redents sur le toit.
Lorsqu’il la découvre, en 1921, elle est en ruine. Un mécène, Werner Reinhardt, la loue en la faisant rénover pour lui. Sa muse, Baladine Klossowska, se charge de la décorer. Rilke y vivra cinq années. C’est là qu’il achève Les Elégies de Duino, rédige, en trois semaines de transe, Les Sonnets à Orphée ainsi que Vergers, Les Quatrains valaisans, Les Roses, Les Fenêtres, Tendres impôts à la France.

Il meurt des suites d’une leucémie le 29 décembre 1926 à la clinique de Val-Mont près de Montreux en Suisse et est inhumé à Raron, le 2 janvier 1927.

Cinq recueils sont ici regroupés : Vergers, Les Quatrains Valaisans, Les roses, Les fenêtres et Tendres impôts à la France.
Philippe Jaccottet, poète suisse amoureux de la nature, préface le recueil de ces poèmes français. Il nous apprend que Rilke dit avoir été tenté d’écrire en français pour le seul beau nom de verger et qu’en feuilletant Vergers on a l’impression de surprendre Rilke dans son travail secret de poète.
Qu’après un vide d’inspiration (la guerre, les voyages, la dépression…) Rilke dit, avec une joie étonnée et reconnaissante, que la poésie recommence, que l’excès de silence est rompu, que le souffle, que la vie lui sont rendus.
Le voici qui recommence à regarder les choses autour de lui, qui les accueille dans leur plus grande dimension et leurs échanges imperceptibles.

Goutez la simplicité de la voix de Rilke, sa justesse à dépeindre la nature et les petits détails du quotidien dans ces quelques poèmes :

Entre le masque de brume
Entre le masque de brume
et celui de verdure,
voici le moment sublime où la nature
se montre davantage que de coutume.

Ah, la belle ! Regardez son épaule
et cette claire franchise qui ose …
Bientôt de nouveau elle jouera un rôle
dans la pièce touffue que l’été compose.

C’est qu’il nous faut consentir
C’est qu’il nous faut consentir
à toutes les forces extrêmes ;
l’audace est notre problème
malgré le grand repentir.

Et puis, il arrive souvent
que ce qu’on affronte, change :
le calme devient ouragan,
l’abîme le moule d’un ange.

Ne craignons pas le détour.
Il faut que les Orgues grondent,

Tout se passe à peu près comme
Tout se passe à peu près comme
si l’on reprochait à la pomme
d’être bonne à manger.
Mais il reste d’autres dangers.

Celui de la laisser dans l’arbre,
celui de la sculpter en marbre,
et le dernier, le pire :
de lui en vouloir d’être en cire

Douce courbe le long du lierre,
Douce courbe le long du lierre,
chemin distrait qu’arrêtent des chèvres ;
belle lumière qu’un orfèvre
voudrait entourer d’une pierre.

Peuplier, à sa place juste,
qui oppose sa verticale
à la lente verdure robuste
qui s’étire et qui s’étale.

Chemins qui ne mènent nulle part
Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que l’on dirait avec art
de leur but détournés,

chemins qui souvent n’ont
devant eux rien d’autre en face
que le pur espace
et la saison.

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Image de couverture de Armen

Armen Lubin – L’exil et l’écriture

Armen Lubin (1903-1974) est né à Istanbul sous le nom de Chahnour Kérestédjian. Persécuté, comme ses compatriotes arméniens, il doit quitter la Turquie à l’été 1923, devenant de fait apatride. À Paris, il fait ses premiers pas de poète français, sous l’aile d’André Salmon et de Jean Paulhan, qui le publiera chez Gallimard. Très vite atteint d’une affection tuberculeuse redoutable, le mal de Pott, il passera sa vie dans des hôpitaux et des sanatoriums de l’Assistance publique. Soutenu par ses amis, parmi lesquels Henri Thomas, Madeleine et Jean Follain, il continuera d’écrire malgré la maladie et la douleur.
Méditation sur l’exil, la perte et l’écriture, Armen est aussi le récit d’une affinité, d’une rencontre entre Hélène Gestern et son sujet. D’une ampleur incomparable, ce texte nous emporte dans les méandres de deux destinées que tout oppose et qui, pourtant, se répondent. C’est la première fois qu’Hélène Gestern livre avec pudeur quelques clés de son univers romanesque.

Quelques bribes de poèmes d’Armen Lubin

Jours de famine
La devanture n’est que rouge
Mais elle devient couleur sang-de-bœuf
Dès que sur la boutique peinte le soleil percute,
On a aussitôt un Bureau de Placement pour des brutes.

Vingt-quatre brutes se suivent dans une seule journée
Mais leur nombre s’était follement multiplié
À cause de la famine qui était grande, qui était debout,
Qui obligeait à manger avec des précautions lentes
Mais comme on ne mangeait que des clous,
Toujours la douleur faisait sentir sa pointe.

Et toujours on rompait les fils d’attente
Vers les hauteurs du boulevard de la Tempête
Où une pique en frappant à l’aveuglette
Restait fichée dans une poitrine vaincue,
Et toujours cela formait un angle aigu.

In Le passager clandestin, © Poésie/Gallimard, 2005

Les sans-patrie ont toujours tort
Puisqu’ils transportent du bois mort
Et campent dans de sombres garnis,
Chaque mur y a ses petites hernies.
Car c’est un hôtel moisi et croulant,
Sur une corde se balancent des piments.
Hôtel borgne dont l’oeil valide s’infecte,
Hôtel où les réfugiés et leurs dialectes
Se glissent par une vieille porte noircie

N’ayant plus de maison ni logis,
Plus de chambre où me mettre,
Je me suis fabriqué une fenêtre
Sans rien autour. […]

Se sont dépouillées les vieilles amours,
Mais la fenêtre dépourvue de glace
Gagne les hauteurs, elle se déplace,
Avec son cadre étonnant,

Qui n’est ni chair ni bois blanc,
Mais qui conserve la forme exacte
D’un oeil parcourant sans ciller
L’espace soumis, le temps rayé.

Et je reste suspendu au cadre qui file,
J’en suis la larme la plus inutile
Dans la nuit fermée, dans le petit jour,
Ils s’ouvrent à moi sans rien autour.

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